Perdre son être cher

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« Faire son deuil », ce n’est pas oublier, c’est continuer à penser à l’autre, mais autrement, en son absence.À la mort de son conjoint, le monde s’écroule. Mourir d’une maladie longue comme le cancer ne facilite en rien le deuil, au contraire. « Les études ont prouvé que le proche accumule plus d’anxiété, de dépression et de troubles psychiques que le malade lui-même. Le proche est le second malade. L’accompagnement d’un proche atteint de cancer est une telle épreuve que celui qui s’en sort peut être qualifié de survivant », indique Marie-Frédérique Bacqué, psychologue et professeur de psychopathologie à l’université de Strasbourg. Le deuil après cancer se révèle être un deuil particulier. La mort s’immisce dans la relation et cela dès l’annonce du cancer. « Aujourd’hui, quoi qu’on en dise, quand on vous annonce que votre conjoint a un cancer, on pense à la mort, confirme Christiane Foriat, psychologue clinicienne et animatrice de groupes de parole sur le deuil pour la Ligue contre le cancer. De même, répondre immédiatement à cette angoisse en se voulant rassurant avec un “on guérit bien du cancer de nos jours…” est une manière indirecte de clouer tout dialogue. » Pourquoi un tel amalgame entre la mort et le cancer perdure-t-il encore en 2010 ? «Car les représentations collectives évoluent très lentement, même chez les jeunes », précise Marie-Frédérique Bacqué. Le soutien des conjoints lors de la maladie s’avère donc essentiel, pas seulement au moment de la mort mais dès l’annonce de la maladie.

 

Peut-on se préparer au deuil ?

Le deuil, dans bien des cas, est précédé par une très longue période de deuils successifs. Avec la maladie, l’être aimé se transforme tant physiquement que psychologiquement. S’y préparer n’est-ce pas renoncer et abdiquer face à la maladie ? « On n’est pas dans le deuil avant que la personne soit morte, prévient Marie-Frédérique Bacqué, mais on peut se préparer à la séparation. » Les soins palliatifs où le proche est plus sollicité par les soignants peuvent aider à se préparer dans de bonnes conditions. «Savoir la vérité sur la maladie de mon mari m’a aidé à l’accompagner mais aussi à me préparer à le perdre. On a parlé de la mort et de ses dernières volontés. Mais on est surtout revenu sur notre vie commune», confie Marie-Hélène, veuve depuis trois ans et bénévole à la Ligue contre le cancer. Rappelons que parler de la mort ne fait pas mourir plus vite. « Les études confirment que ce n’est absolument pas anxiogène et que cela ne provoque pas de troubles psychologiques supplémentaires, bien moins que de se taire », assure le professeur en psychopathologie. Parler de la mort permet de se mettre au clair avec l’idée que la séparation définitive est bout du chemin. Accompagner jusqu’au dernier instant son conjoint mourant a une influence prépondérante sur le deuil. «C’est important pour les proches d’avoir le sentiment d’avoir fait ce qu’ils ont pu jusqu’au bout, confirme Christiane Foriat. A l’hôpital, ils peuvent avoir le sentiment d’être dépossédés de leur être cher.»

 Le deuil varie selon le vécu du couple

Un couple qui s’est aimé va vivre le deuil de manière beaucoup plus sereine qu’un couple qui est ambivalent.De même, les relations de couple modifient le vécu du deuil. «L’intensité de la vie partagée a une grande influence sur le deuil, bien plus que la durée de vie ensemble, assure Chantal Papin, psychologue clinicienne au sein de groupes de parole qu’elle anime pour la Ligue contre le cancer et l’association Vivre son deuil. On constate dans les groupes que c’est surtout le vécu commun qui fait que le deuil est fort, violent, douloureux et triste.» Un couple qui s’est aimé va le vivre de manière beaucoup plus sereine qu’un couple qui est ambivalent. Les couples fusionnels où il y a une idéalisation de l’autre et une dépendance vont être fragilisés par le deuil. «Il ne faut pas oublier les ex-couples, rappelle la psychologue Marie-Frédérique Bacqué. De nos jours, un couple marié sur deux divorce. Même séparés depuis longtemps, certains couples sont toujours dans un engagement affectif fort, positif comme négatif qui peut produire un deuil compliqué.» Quelle que soit la qualité des liens, les expressions du deuil restent manifestes. « Le deuil n’est pas une dépression au sens médical. Il pourrait se définir comme le chagrin de la perte définitive, un chagrin profond, amplifié et puissant », précise le professeur de psychopathologie. «Personnellement, je ne me suis jamais retrouvée dans l’expression “faire son deuil” qu’on nous impose à longueur de temps», ajoute Marie-Hélène. Un ressenti courant face à une expression très galvaudée. «Le travail de deuil est plutôt un mouvement psychique. J’utilise les termes “élaboration de la perte”, “intériorisation de la perte”, précise Marie-Frédérique Bacqué. C’est mettre à l’intérieur celui qu’on a perdu. Le travail de deuil est un mouvement.»

Manifester son chagrin pour se reconstruire Le premier désir de l’endeuillé est de s’isoler, d’être seul pour pouvoir pleurer, s’engloutir dans la mort de l’autre. « Puis j’avais peur d’être seule, de ne pas savoir faire. Le manque de sa présence, de son amour, de nos conversations, aussi, était intolérable. On croit devenir folle, de douleur et de chagrin. Désemparée aussi, le moindre geste du quotidien était une torture », confie Marie-Hélène. De telles manifestations du deuil ne sont pas toujours bien exprimées par le survivant et le manque de verbalisation complique le deuil. L’homme est souvent plus tenté de montrer une figure solide au risque de se censurer. Rappelons aussi que beaucoup d’endeuillés ne sont tout simplement pas entendus et soutenus. « Voir une personne en deuil renvoie à sa propre mortalité, explique Christiane Foriat. On rejette la mort et donc les veufs et veuves. Au bout d’un an, la pression sociale impose de ne plus parler de la personne morte. Il faudrait automatiquement retrouver le sourire mais ce n’est pas si simple. » L’endeuillé est souvent réduit au silence «parfois même par la famille qui peut trouver indécent de parler du mort alors que c’est un réconfort pour le survivant, ajoute Chantal Papin. D’où la nécessité d’intégrer un groupe où la parole est accueillie avec bienveillance et sans tabou. ».

La reconstruction est possible, à son rythme. «Il n’y a pas de phénomène de résilience pour les endeuillés, assure Marie-Frédérique Bacqué. Mais, dans le deuil, il y a un véritable renouveau car on approfondit la relation subitement et involontairement. » « Faire son deuil », ce n’est pas oublier, c’est continuer à penser à l’autre mais autrement, en son absence. « Petit à petit, on redonne du sens à sa vie, assure Chantal Papin qui a accompagné des centaines d’endeuillés. Ce sont des petites choses : trier le courrier en attente, cuisiner un bon petit plat, passer un coup de fil à ses amis ou aller au cinéma… Quand les endeuillés commencent à faire à nouveau des projets, on a gagné !» ■ Séverine Aubert

 

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