STRESS ET CANCER : La fin d’un mythe

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De nombreuses recherches ont tenté de désigner le stress comme facteur déclenchant ou aggravant du cancer. Dans l’ensemble, les études donnent des résultats controversés, et ne permettent pas d’établir de lien de causalité entre stress et cancer.

« Le cancer est une maladie multifactorielle très complexe, que l’on comprend encore mal. Les différentes recherches concernant la "psychogenèse" du cancer se sont confrontées à des difficultés méthodologiques, en rapport essentiellement avec la méconnaissance de l’ancienneté du processus cancéreux et de la durée de la phase infraclinique. Il est donc difficile de mesurer l’implication des facteurs psychologiques dans la genèse d’un cancer. Pourtant, malgré l’absence de preuves scientifiques, les librairies regorgent de livres de psychologie aux titres accrocheurs, et certains médecins et médias nourrissent ces croyances », déplore Sarah Dauchy, présidente de la société Française de Psycho-oncologie (SFPO). « En plus d’être infondées, ces théories brouillent les messages d’information et de prévention. L’alcool et le tabac, par exemple, sont des causes réelles et scientifiquement prouvées. Plutôt que de désigner des coupables sans preuve, on ferait mieux de combattre ceux qui existent ! »

 

Des résultats d’études contradictoires

La définition même du stress est source de confusion. Qu’il soit cellulaire, organique ou psychique, il ne fait pas appel aux mêmes mécanismes et n’a pas les mêmes répercussions sur la santé. Schématiquement, le corps réagit au stress par la libération d’adrénaline et de cortisol pour nous aider à faire face à une situation stressante. Ces hormones de stress augmentent la pression artérielle, la fréquence cardiaque, et les niveaux de sucre dans le sang. Si de petites quantités de stress sont considérées comme bénéfiques, le stress chronique, lui, peut augmenter le risque d’obésité, de maladies cardiaques ou de dépression. Le stress peut aussi conduire à des comportements malsains, comme la suralimentation, l’alcoolisme ou la prise de drogues, qui peuvent influer sur le risque de cancer. Mais dans l’ensemble, les études ne trouvent pas de corrélation significative entre stress et cancer. Qu’elles soient rétrospectives ou prospectives, donc plus rigoureuses puisque sans biais, les études donnent des résultats controversés. « Les chercheurs ont souvent des difficultés à séparer les effets du stress et ceux provoqués par d’autres facteurs comme le tabagisme, la surcharge pondérale ou les antécédents familiaux », explique la psychiatre.

 

 

Stress et chute du système immunitaire

Des études in vitro, des essais sur des animaux et des observations sur les humains ont en revanche permis d’émettre l’hypothèse que le stress, qu’il soit de nature physiologique ou psychologique, pouvait contribuer à affaiblir ou à dérégler le système immunitaire. Bien que cette hypothèse ne soit pas démontrée de manière absolue, il apparaît que le stress chronique (relié au travail, aux relations interpersonnelles, à l’environnement physique ou social, aux problèmes financiers, etc.) aurait une incidence significative sur la santé. Le psychologue Yori Gidron et son équipe ont ainsi observé que le stress et les pensées ou les émotions négatives pouvaient stimuler la production des cytokines. Ces petites protéines très puissantes sont sécrétées par des globules blancs (qui ont pour fonction de défendre l’organisme contre les infections) et sont responsables de la régulation de la réponse immunitaire et de la communication intercellulaire. Si le stress est trop intense, ou devient chronique, il peut y avoir surproduction de cytokines, ce qui contribuerait à aggraver divers processus inflammatoires associés à un grand nombre de maladies, dont le cancer. « Mais il faut lire ces résultats tels qu’ils sont présentés, sans chercher à extrapoler et à tirer des conclusions de causalité qui n’ont pas été prouvées. Yori Gidron constate une corrélation entre stress et dérèglement du système immunitaire, rien de plus. Corrélation ne veut pas dire causalité ! Même si l’existence de liens directs entre émotion et immunité a été établie, les résultats de l’ensemble des études menées sont trop contradictoires pour conclure que le stress chronique épuise le système immunitaire jusqu’à en faire le lit de la maladie. Ce sont avant tout des agents indirects, et généralement sous estimés qui lient nos comportements à une baisse de l’immunité : carences de sommeil, excès alimentaires, de tabac et d’alcool, ou encore réticence à se présenter aux consultations médicales », précise Sarah Dauchy.

L’opium du peuple

Comme il est difficile, voire impossible de mettre le doigt sur les causes médicales, les malades déduisent souvent que leur cancer est d’origine psychologique. Selon Patrick Ben Soussan, responsable du département de psychologie clinique à l’Institut Paoli-Calmettes à Marseille, l’attribution d’une causalité externe est pratique. Cette tendance au réductionnisme psychologique est très ancrée dans notre société, qui veut tout maîtriser. Face à la complexité des facteurs impliqués dans la survenue d’un cancer, les interprétations abusives et les raccourcis simplificateurs viennent colmater les incertitudes scientifiques. Les théories subjectives de la maladie font ainsi partie de la reconstruction du monde des patients.

Elles sont indispensables existentiellement, et donnent du sens à la maladie. En tant que telles, elles sont à respecter. A contrario, les psychologismes (fait de tout réduire à des facteurs psychologiques) renforcent les mécanismes de culpabilisation et la croyance, porteuse de déception. En désignant le stress coupable, le malade va tenter d’éluder l’ignorance sur l’origine de sa maladie : la sienne et celle du monde médical. Ce qui ne facilite en rien l’acceptation ni la guérison. S’il faut rester attentif à la manière dont il rattache la maladie à des événements stressants du passé, il ne faut pas pour autant renforcer cette croyance. Elle peut faire naître des culpabilités qui entraveront le bon déroulement du programme de soins. En revanche, si le stress n’est pas cause de cancer, le cancer est cause de stress. Tout au long du parcours en oncologie (annonce du diagnostic, investigation, traitements, effets secondaires, suivi médical), la gestion du stress sera donc un des objectifs de prise en charge globale, notamment à travers les soins de support.

Brigitte Perrin

 

 

REPÈRES

Tout le monde le dit : le stress n’est pas bon pour la santé. Certes, il y a le bon stress, celui qui fait réussir les examens. Mais il y a aussi le mauvais, celui qui fait mal dormir. Et le très mauvais, celui que l’on voit quand il dure de façon chronique (le surmenage et qui mène à l’épuisement). Qui n’a jamais entendu quelqu’un associer la survenue d’un cancer à un événement stressant de sa vie, comme la perte d’un proche, un divorce, ou un licenciement ? Une idée reçue confortée par de nombreux médias, des ouvrages de vulgarisation et même des spécialistes de santé. Pourtant, les derniers travaux scientifiques affirment qu’aucun lien direct ne peut être établi entre le stress et l’apparition ou l’aggravation d’un cancer.

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