Cap sur la chimio bleue

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Micro-organismes, végétaux et animaux n’ont qu’une alternative : s’adapter ou disparaître. La vie a ainsi développé des trésors d’ingéniosité, dont l’homme a tôt fait de s’inspirer, tel Léonard de Vinci qui copiait les ailes des chauves-souris pour ses projets de machine volante. La pharmacologie n’est pas en reste. En effet, près de la moitié des substances actives utilisées pour la chimiothérapie sont d’origine naturelle. Les scientifiques poursuivent leur quête de molécules originales pour donner un nouveau souffle à la recherche contre le cancer. Mais où les dénicher ? Au fond des océans…

 

Des toxines de la mer pour paralyser la tumeur

Les fonds marins sont un vivier de micro-organismes ayant développé des stratégies de survie qui intéressent les chercheurs.Le monde marin regorge de molécules que l’on ne retrouve pas sur terre. Depuis 1970, les scientifiques y ont découvert pas moins de 10000 structures moléculaires inconnues jusqu’alors. Hostile, il regorge d’organismes qui ont développé des boucliers moléculaires pour se protéger des prédateurs. « Les animaux immobiles, comme les éponges de mer, sont des proies parfaites, explique Laurent Meijer, chercheur en biochimie. Afin de se protéger, elles relâchent des toxines puissantes et très concentrées. » Ces poisons, fabriqués par des bactéries qui ont élu domicile dans l’éponge, ont potentiellement des propriétés antitumorales. « Nous recherchons des toxines qui ciblent certaines protéines kinases, lesquelles contrôlent la division des cellules cancéreuses, poursuit le scientifique. Bloquer ces kinases revient à endiguer la prolifération des cellules cancéreuses. » Laurent Meijer, longtemps soutenu par la Ligue, a obtenu le grand Prix Emile Jungfleish de l’Académie des Sciences en 2009 pour la découverte de CDK1, une kinase essentielle dans la multiplication des cellules. Le chercheur a fondé la société Manros Therapeutics, qui vise à valoriser ses découvertes et développer de nouveaux médicaments, des anticancéreux, mais également des molécules dirigées contre la polykystose rénale et la maladie d’Alzheimer.

 

Les micro-algues recèlent des molécules actives avec des propriétés antitumorales intéressantes.

Il a commencé par cribler les bibliothèques de molécules terrestres, déjà connues, pour trouver des substances ciblant les kinases. Il a ainsi mis au point la Roscovitine (du nom de sa ville, Roscoff), une substance actuellement en essai de phase II d’essais cliniques pour ses vertus antitumorales dans le cancer du poumon, du sein et celui du pharynx. Le chercheur breton veut aller plus loin et regarde du côté du grand large pour continuer ses recherches. « Nous partons aujourd’hui à l’assaut des molécules du milieu marin, encore largement inconnu et qui recouvre pourtant 70 % de notre planète ! », s’enthousiasme- t-il. Cette pêche aux nouvelles molécules n’est pas miraculeuse car le criblage prend du temps. Mais les résultats ne se sont pas fait beaucoup attendre. En effet, plusieurs substances sont déjà en études précliniques. « Elles devront être améliorées pour optimiser leur stabilité et leur efficacité. Il faudra aussi faire en sorte que ces molécules ciblent les cellules tumorales et laissent les cellules normales en paix », raconte Laurent Meijer. Sa petite société se focalisera en priorité sur les cancers pour lesquels les thérapies manquent, comme les neuroblastomes, les gliomes, la leucémie lymphoïde chronique et certains cancers du sein. De 8 à 10 ans seront a priori nécessaires avant d’obtenir une autorisation de mise sur le marché.

Mimer les bactéries océaniques

La cryptotethya cryptaLe fond des océans intéresse les chercheurs en cancérologie à plus d’un titre. Si certains cherchent de nouveaux principes actifs pour la chimiothérapie (comme Laurent Meijer), d’autres explorent les richesses marines pour mettre au point de nouveaux vecteurs de médicaments, afin d’apporter les substances actives au bon endroit et au bon moment sans être expulsées de l’organisme. L’idée consiste à copier la stratégie de survie des micro-organismes vivant dans des conditions sous-marines extrêmes. Jusque dans les années 1980, les scientifiques pensaient que les cheminées volcaniques ou la fosse des Mariannes, qui plonge à 11 000 mètres sous l’eau, ne pouvaient accueillir la vie. Erreur ! Malgré des températures dépassant les 110 °C, des pressions phénoménales et des taux d’acidité importants, des sondes y ont détecté des archéobactéries.

Ce nouveau vivier de micro-organismes a inspiré une équipe de chercheurs de l’école nationale de chimie de Rennes. Thierry Benvegnu et ses collaborateurs ont en effet décidé de mimer leurs membranes cellulaires, très résistantes, qui n’ont jamais été observées sur la terre, afin de fabriquer des capsules ultrarobustes capables de contenir des molécules de chimiothérapie et de naviguer dans l’organisme sans en être éjectées. « Un médicament par voie orale passe nécessairement par l’estomac où le taux d’acidité est important, tout comme dans les sources chaudes sous-marines », explique Thierry Benvegnu. Les chercheurs ont donc conçu des capsules résistantes aux attaques chimiques avec une molécule antitumorale à l’intérieur. « Nous voulons que nos capsules se dirigent directement vers les cellules cancéreuses et, une fois qu’elles les ont identifiées, délivrent leur contenu », poursuit le chimiste. Les scientifiques rennais les ont affublées de marqueurs reconnaissant spécifiquement les cellules cancéreuses afin d’épargner les tissus sains. Ils ont déjà validé l’efficacité de ces capsules sur les souris, mais il faudra au moins 10 ans avant de voir les applications au lit du malade.

Stéphanie Delage

 

 

REPÈRES

Les océans regorgent de substances inconnues qui pourraient donner un nouveau souffle à la recherche contre le cancer. Les chercheurs traquent les micro-organismes qui ont développé des stratégies de défense et d’adaptation dans ce milieu hostile. De nouveaux poisons ont été découverts. Leur structure moléculaire, que l’on ne retrouve pas sur la terre, peut être à l’origine de propriétés tumorales remarquables.

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