Cancers féminins : la punition divine en question

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Le XIXe siècle nous évoque tour à tour Balzac, Zola ou Maupassant. En littérature, le drame est souvent présent, et le mélodrame est le genre dominant. En médecine, c’est identique. La pudeur et la honte très prégnantes retardent le diagnostic des cancers féminins des attributs sexuels. Le cancer est perçu comme une prolifération anarchique de « cellules vampires » qui, punition divine, saignent littéralement l’organisme et le vident de toute son énergie. Le diable accomplit patiemment son travail de sape dans l’ombre.

 

Symptômes tabous

Elsa Nicol, qui a beaucoup travaillé sur ce sujet à l’université Toulouse II – Le Mirail, a intitulé son mémoire de master Ce mal infernal pour notre sexe : les femmes confrontées aux cancers féminins (1789- 1880). Premier étonnement, les seuls termes utilisés à l’époque pour les cancers féminins étaient cancer de la mamelle et cancer de la matrice, cette dernière désignant souvent sans distinction l’ensemble des organes génitaux féminins. Premières infections cancéreuses à avoir été étudiées, ces « chancres » du sexe dit faible présentent des symptômes plus facilement reconnaissables que ceux d’autres tumeurs. À ce propos, le père de la théorie de la division cellulaire, Virchow, n’a pas hésité à déclarer que « le cancer du sein était la nourrice de toute la cancérologie ». Mais, en ces temps-là, une certaine confusion existait dans l’identification des tumeurs. On pensait que ces deux types de cancer féminin allaient de pair, l’un développant l’autre.

Scepticisme face aux soins

Le XIXe siècle est une période de transition : la médecine classique va laisser, peu à peu, la médecine plus moderne s’imposer, avec notamment les travaux de Pasteur au début de la Belle Époque. Pour son travail, la chercheuse a analysé les sources constituées de témoignages épistolaires de patientes, notamment celui de Zélie Martin, la mère de la future Sainte Thérèse de Lisieux, d’archives d’hôpitaux et de bulletins scientifiques et médicaux. Les premiers symptômes correspondaient à une glande au sein ou à des pertes inhabituelles de sang. Les femmes étaient dédaigneuses de leur corps alors observé avec distance et suspicion. Elles vivaient dans la peur de comprendre la raison du mal, premiers signes d’une angoisse féminine exacerbée par l’incommodité des touchers et des palpations. L’instrument utilisé par les médecins s’appelait le spéculum, jugé d’ailleurs immoral au sein de la faculté de médecine, de chirurgie et de pharmacie de Toulouse. « Lorsque l’acier effroyable fut plongé dans le sein, tranchant artères, veines, chairs, nerfs, j’ai émis un cri qui dura sans interruption tout le long de l’incision. Et je m’étonne presque qu’il ne retentisse encore à mes oreilles, tant le supplice était atroce », écrira la romancière britannique Fanny Burney (1752-1840), soignée pour un cancer du sein.

Parcours de soin inexistant

Pourquoi se faire soigner ? La malade est dans de nombreux cas perçue comme la responsable de sa situation. Son mal est considéré comme une juste punition. Elle souffre par là où elle a péché, comme le prouvent les représentations socioreligieuses de l’époque. Les matrones aux connaissances empiriques influent sur ces peurs. La femme, impuissante sans la tutelle paternelle ou maritale, passe pour « molle et humide ». Le dysfonctionnement des règles fait peur. Ces pertes sont considérées comme nocives et impures. Le libertinage et la prostitution, souvent considérés à cette époque comme les causes de ces cancers, participent de la croyance à cette punition. « Le médecin est réduit à être témoin d’une mort annoncée », souligne Elsa Nicol. Quand les rares consultations du praticien ont lieu, c’est toujours pour les pathologies les plus graves. Elles portent sur l’état de santé et les habitudes de vie. La santé utérine, le rythme des menstrues et des rapports sexuels sont considérés avant l’examen de la tumeur, par toucher vaginal à l’aveugle, et rendent l’examen encore plus incommodant pour la patiente. Le sentiment de culpabilité féminine s’atténue cependant à mesure que le siècle avance et que la science médicale progresse dans la connaissance des causes véritables des tumeurs cancéreuses. Au final, cette approche historique donne à voir le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui. Elsa Nicol permis de mettre la question angoissante du cancer en lumière. Une approche raisonnable face à une maladie, plus que jamais d’actualité, et qui concourt à aider les femmes à surmonter cette épreuve dans une société plus humaine.

Luc Offerlé

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