Alcool : danger ou ennemi ?

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L’alcool est la première cause des cancers ORL (bouche, pharynx, larynx et oesophage). Mais comment sensibiliser le grand public dans un pays où l'alcool tient une place si importante, tant sur le plan « culturel » qu’économique ? Les pouvoirs politiques échouent à mettre en place un cadre législatif et réglementaire et à dégager les ressources budgétaires qui rendraient possible le développement d’une politique de santé publique cohérente. Le sursaut politique nécessitera un repositionnement vis-à-vis des lobbies alcooliers.

 

Alcool et cancer : liaisons dangereuses

Quand l’alcool s’installe jusque dans la cellule familiale.L’éthanol est cancérogène et c’est pour cela que toutes les boissons alcoolisées sont équivalentes en termes de toxicité. La seule chose qui compte, c’est la quantité d’alcool pur ingérée. Pour Catherine Hill, épidémiologiste à l’Institut Gustave Roussy, la relation entre cancer et alcool est démontrée depuis bien longtemps. « La consommation d’alcool augmente les risques de cancer des voies aéro-digestives supérieures, de cancer colorectal et de cancers du foie et du sein. Quel que soit le cancer, ce n’est pas le type de boisson alcoolisée qui est en cause, mais la quantité d'alcool pur consommée, et ce même avec un seul verre par jour ! » Conclusion : un alcool fort vaut un alcool faible en termes de risque, et il n’existe pas de seuil, le risque apparaissant dès le premier verre. A partir de cette constatation épidémiologique, la préconisation sanitaire serait l’abstinence totale. Mais, compte tenu du rapport qu’entretiennent les Français avec l’alcool, et de l’intérêt des alcooliers à sans cesse développer leurs ventes et donc à inciter à la consommation, un grand nombre d’associations et d’acteurs de santé préconise de baisser sa consommation mais il y a un manque de volonté des alcooliers et des pouvoirs publics pour faire baisser la consommation.

Chronique des morts annoncées

« Ce n’est pas parce que la situation s’est améliorée dans les 50 dernières années qu’il faut considérer le problème comme résolu. La consommation nationale, qui est de 27 grammes par adulte et par jour en moyenne, est trop importante », regrette Catherine Hill. L’Institut national du cancer (INCa) déplore, quant à lui, que les pouvoirs publics ne déploient pas les mêmes efforts que pour le tabac pour avertir les consommateurs sur les risques encourus. En rendant par exemple obligatoire un message de prévention sur chaque bouteille, comme c’est le cas sur les paquets de cigarettes. « Il faudrait indiquer sur chaque bouteille et canette le nombre total de grammes d’alcool pur. L’avertissement actuel de consommer avec modération est parfaitement inopérant, surtout si on fait bien attention de ne jamais préciser ce qu’est une consommation modérée », affirme Catherine Hill.

La consommation régulière d’alcool doit être particulièrement questionnée, notamment chez les jeunes.

Certes, des efforts ont été entrepris, notamment en ce qui concerne la prévention routière. En France, des campagnes choc d’information (TV, presse, affichettes, etc.) menées par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes) ont permis d’améliorer la connaissance du grand public. En 2010, le site www.alcoolinfoservice.fr mis en ligne par l’Inpes dans le cadre du Plan cancer 2009-2013, vise à « renforcer les aides aux personnes en difficulté avec leur consommation d’alcool ». L’Inpes diffuse également un outil à destination des professionnels de santé, « Alcool. Ouvrons le dialogue ».

Objectif : faciliter le dialogue entre médecin et patient et aider le patient à faire le bilan de sa consommation d’alcool et à la réduire s’il le souhaite. Mais il reste beaucoup de mesures à prendre pour toucher, entre autres, les jeunes et le monde de l’entreprise. Le secteur de la santé a un rôle essentiel à jouer en ce qui concerne la détection des problèmes d’alcoolisme et la riposte à y apporter, mais cette problématique n’est pas du seul ressort de ce secteur.

L’Europe en action

Il reste beaucoup de mesures à prendre pour toucher les jeunes.Depuis 1999, date à laquelle l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a commencé à rendre compte des politiques sur l’alcool, au moins 34 pays ont adopté une politique officielle pour réduire l’usage nocif de l’alcool. Malheureusement, même si les restrictions sur la commercialisation et sur l’alcool au volant sont de plus en plus nombreuses, aucune tendance claire ne se dégage. Beaucoup de pays n’ont mis en place que des programmes de prévention et des politiques de faible portée, et l'Europe se situe toujours au premier rang mondial des problèmes liés à l'alcool. Les pays producteurs de vin comme l'Italie, l'Espagne et le Portugal n’imposent aucune taxe sur le vin. En 2009, Roselyne Bachelot a de son côté autorisé la publicité pour l’alcool sur Internet, réduisant à néant les protections mises en place par la loi Evin en 1991. La publicité sur Internet, qui utilise des techniques marketing de plus en plus élaborées, associant par exemple les marques d'alcool à des activités sportives ou culturelles, s'avère pourtant particulièrement pernicieuse pour les jeunes, grands utilisateurs de ce média.

En mai 2010, après des années de consensus mou, l'OMS a adopté une stratégie plus musclée en s'attaquant notamment à la régulation des ventes, aux prix et à la publicité. Objectifs : renforcer les réglementations sur « le contenu et le volume du marketing » dans les médias et interdire « la promotion d'alcool en rapport avec des activités qui visent les jeunes ». En septembre dernier, les 53 pays de la région européenne de l’OMS ont approuvé un nouveau plan visant à limiter la consommation nocive d’alcool. Inspiré des précédents plans européens et s’inscrivant dans le prolongement de la stratégie mondiale de l’OMS, ce plan d’action européen 2012-2020* vise, entre autres, à impliquer les pouvoirs publics, traiter l’alcoolisme, et se mobiliser pour une action concertée. Globalement, les recommandations sont peu coûteuses, mais le rôle de l'agence onusienne se limite au conseil. A ce jour, aucune mesure efficace contre l’alcool de la part de candidats à la présidentielle… Seule initiative, dont l’objectif avoué est de financer la Sécurité sociale : une hausse de la taxation sur les alcools forts (appliquée dès 18°, contre 25 actuellement), votée par l'Assemblée nationale en octobre. Certains députés ont tenté d’élargir cette réforme aux alcools moins forts (bière, vin, rhum des départements d’outre-mer, etc.), exemptés pour ne pas fragiliser la production française… Sans succès ! Luc Offerlé

 

* Possibilité de télécharger ce plan sur

www.euro.who.int/__data/assets/pdf_file/0008/148067/RC61_fdoc13.pdf

 

 

Avis d’expert

Philippe Batel,médecin alcoologue, traitement ambulatoire des maladies addictives, à l’hôpital Beaujon de Clichy.

Les distributeurs ont, eux aussi, un rôle à jouer dans la prévention

Vivre : Comment diffuser un message unique alors que les risques ne sont pas les mêmes en fonction des pathologies ?

Philippe Batel : 40 % de mes patients, qui viennent pour des problèmes de dépendance, sont apables de rester abstinent 3 jours par semaine. Pour autant, inutile de préconiser la consommation 0 à ces sujets. Cela aurait pour seul effet de les dissuader d’essayer de réduire leur consommation. En revanche, la recommandation du 0 alcool pendant une grossesse est de plus en plus entendue et suivie. On a donc une adaptation à faire en fonction des publics. Il faut faire du cas par cas.

Que pensez-vous du plan d’action européende l’OMS ?

P.B. : Je le trouve très timide, car il ne s’attaque pas à la source, à savoir les alcooliers. Le point sur la

fiscalité touche les produits qui ne sont pas français, et le vin reste sanctuarisé ! Le seul moyen de gagner cette bataille, c’est d’arriver à faire changer les représentations. Aujourd’hui, quand le public pense aux risques dus à la consommation d’alcool, il pense accident de la route ou cirrhose, alors que la cirrhose est rare ! L’idée que l’on meurt d’hypertension artérielle ou de cancer ne fait pas partie des représentations sociales. On a donc besoin de relais au sein d’associations de malades, comme les Alcooliques anonymes ou la Ligue contre le cancer. Ce sont eux qui font évoluer les mentalités et les comportements. L’exemple du sida est probant. Les campagnes des associations de malades ont permis à la société de porter un autre regard sur la maladie, ont incité à la prévention, et ont dégagé l’argent public et privé nécessaire à la recherche. Les associations contre le cancer ont donc raison de communiquer sur l’existence d’un risque dès le premier verre.

 

 

Trois questions à…

Emmanuel Ricard, délégué à la prévention et à la promotion des dépistages à la Ligue contre le cancer.

 

Quelles sont les recommandations de la Ligue sur la consommation d’alcool ?

Même si l’alcool est un fléau à l’origine de nombreux cancers, nous ne sommes pas pour la prohibition. Nous en connaissons les limites et les conséquences de cette approche, nous sommes pour une politique globale et cohérente de réduction de la consommation. Le problème, c’est que l’alcool est un phénomène sociétal. On peut avoir une consommation « festive », toutefois elle doit rester mesurée sinon elle se paye en accidents de la route, en agression, en violences conjugales, en coma ou hépatites aiguës… La consommation régulière doit être particulièrement questionnée car elle mène à la dépendance et à son cortège de cancers, à la prise de poids, d’hypertension artérielle, de diabète ; le risque de cancer du sein, par exemple, est augmenté dès une consommation régulière d’un verre par jour. Il faut trouver un équilibre pour des consommations socialement et culturellement intégrées. Par contre, il faut lutter contre la pression exercée par les alcooliers pour entretenir le flou sur ces risques et contre leurs pratiques de marketing agressive. Nous ne sommes pas des ayatollahs. Notre message est donc plus de prévenir que d’interdire complètement. En tant que représentant de la société civile, nous préférons nous placer dans un soutien aux victimes des conséquences de l’alcool dans toutes ses formes. Pour nous, les premiers responsables sont les alcooliers, il ne faut pas détourner les gens du vrai message : réduisez au maximum votre consommation.

La Ligue souhaite-t-elle délivrer un message aux candidats à la Présidentielle ?

La question des risques de cancers liés à la consommation d’alcool doit être prioritaire dans les programmes de santé publique. La preuve : elle était présente dans la loi Evin. Malheureusement les industriels ont fait un travail considérable de sape. La Ligue regrette ces dérives. En France, on fait tout pour ne pas parler de l’alcool. On muselle ou on dévoie les organismes chargés de la défense de la santé (comme le conseil de la modération en permettant aux intérêts de l’alcool d’intervenir à parité). C’est scandaleux. La Ligue veut bien entendu réhabiliter la loi dans toute sa rigueur et dans tous les médias. Nous sommes engagés très fortement dans la lutte contre le tabac mais nous ne délaissons pas l’alcool. Il faut marteler le nombre de morts, comme pour le tabac. Il faut en rappeler les conséquences sociales, sanitaires et domestiques. Trop de vies sont brisées. L’objectif est la prise de conscience du rôle que l’État doit reprendre dans les arbitrages et dans la mise en place d’une vraie politique de santé sur l’alcool.

Pensez-vous que le plan d’action européen 2012-2020 del’OMS est un tournant ?

Comme pour le tabac, il faut une politique européenne et internationale cohérente pour gagner la partie. Il faut changer les représentations sur la consommation régulière d’alcool, lutter contre la politique agressive des alcooliers pour imposer et diversifier leur offre, utiliser l’arme du prix de vente et des taxations, harmoniser les législations. En France, il faut commencer par reprendre et appliquer le texte de la loi Evin et l’appliquer à l’échelle européenne, puis mondiale.

 

Une alliance contre les influences

Gérard Dubois, président de l’association Alliance prévention alcool, dont la Ligue est membre, dénonce le double discours du gouvernement : « D’un côté, la France adhère au programme de l’OMS sur la réduction de l’usage de l’alcool chez les jeunes, de l’autre, elle crée un contexte favorable aux alcooliers en autorisant la publicité sur Internet, les dégustations de vins dans les restaurants universitaires, la mise sur le marché d’une boisson censée accélérer la diminution du taux d’alcool dans le sang… » Créée en réaction au détournement de la loi Evin, Alliance prévention alcool a mis en place des modalités pour stopper les influences des industriels sur la politique de santé publique et intervenir dans la discussion des élections présidentielles et législatives de 2012. « Nous luttons contre la désinformation et les erreurs d’interprétations en proposant des sources d’information fiables, délivrées par des acteurs indépendants des fabricants. Depuis janvier 2010, un groupe de chercheurs, statisticiens et professionnels de santé échange en toute indépendance sur les données concernant la consommation d’alcool et les conséquences épidémiologiques et sociales en vue de délivrer un message juste et modéré. »

 

 

REPÈRES

Bouche, gorge, oesophage : sur tout son trajet, l’alcool cause des dégâts et accroît le risque de nombreux cancers. Chaque année, il est responsable de plusieurs milliers de morts évitables. Le risque dépend de la dose consommée et non du type d’alcool : à dose égale, tous les types de boissons alcoolisées (vin, bière, apéritifs, etc.) sont également cancérogènes. Face à ce risque, une seule recommandation : réduire sa consommation !

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