Une affaire de femmes qui dure

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Inactivité et consommation de produits de l’industrie agroalimentaire, riches en acides gras trans et en sucre, constituent des facteurs de risque de survenue de maladies cardiovasculaires, métaboliques ainsi que de cancers.

L’étude E3N (Étude Épidémiologique prospective auprès des femmes de la mutuelle générale de l’Éducation Nationale) a fêté son 20e anniversaire. En 1991, pas moins de 98 995 femmes nées entre 1925 et 1950 s’engageaient à participer à cette aventure scientifique, soutenue par la Ligue et la MGEN1, et ayant pour objectif de faire la lumière sur les facteurs de risque des cancers. Depuis, épidémiologistes, statisticiens et biologistes passent au peigne fin toutes les données sur les habitudes de vie et les facteurs génétiques de ces femmes, fidèles à l’étude, afin d’évaluer le rôle de la nutrition et des hormones sur la survenue de la maladie. Le colloque-anniversaire du 21 novembre 2011 s’est imposé comme une manifestation scientifique et pédagogique en permettant un échange direct entre des participantes à l’étude E3N et ceux qui analysent leurs modes de vie. Plusieurs chercheurs se sont relayés au pupitre pour présenter et expliquer les nombreux résultats de leurs études ainsi que les ambitieuses perspectives d’évolution d’E3N. Car, même si l’histoire d’E3N est déjà longue, elle ne fait que commencer. L’aventure de toutes ces femmes a débuté avec celle d’une seule : Françoise Clavel-Chapelon, qui, par sa ténacité, a su convaincre la communauté scientifique de l’intérêt d’une cohorte de cette taille. « Tout a commencé en 1988 avec un simple coup de fil à la Ligue, explique la chercheuse de l’Institut Gustave Roussy. J’ai présenté mon projet, innovant, avec une statistique puissante permettant de ne pas tomber dans les ornières des études habituelles. » « La réaction de la Ligue a été immédiate, raconte Jacqueline Godet, viceprésidente de la Ligue en charge de la recherche. Convaincus de l’utilité d’un projet de cette envergure, qui n’avait pas d’équivalent à l’époque, les Comités départementaux de la Ligue ont dit oui dès le départ. » Après le recrutement immédiat et massif des volontaires adhérents à la MGEN et quelques années de mise au point, l’équipe E3N a débuté l’analyse de questionnaires précis, envoyés tous les deux à trois ans et détaillant les comportements alimentaires, la prise de médicaments… Pas moins de 64 Comités départementaux de la Ligue ont soutenu ce pari osé depuis ses premiers pas, à hauteur de 4 millions d’euros jusqu’à ce jour.

Traitements de la ménopause et cancer

L’un des résultats les plus marquants d’E3N concerne le lien entre les traitements hormonaux de la ménopause (THM) et le risque de cancer du sein et de l’endomètre. En 2000, le nombre de prescriptions de ces traitements diminuant les effets secondaires de la ménopause (bouffées de chaleur, ostéoporose, etc.) atteignait des sommets. Mais tout basculait en 2002 avec une étude américaine révélant les effets délétères des THM. E3N a permis de corroborer ces résultats, une confirmation nécessaire car les traitements prescrits aux États-Unis et en France diffèrent. Ainsi, les chercheurs E3N ont montré que le risque de cancer du sein augmente avec un traitement combiné d’oestrogènes et de progestatifs de synthèse, mais que le niveau de risque dépend du type de progestatif : la progestérone micronisée (de même structure que la progestérone naturelle) et la dydrogestérone exposent moins que les autres molécules. Malheureusement, à l’opposé, l’étude E3N suggère qu’avec la progestérone micronisée, le risque de développer un cancer de l’endomètre serait augmenté par rapport à l’association oestrogène – progestatif synthétique. Depuis ces résultats, l’administration des THM se fait au cas par cas, avec le souci de bien évaluer le rapport bénéfice/risque.

Alimentation et cancer du sein

Les huiles végétales hydrogénées qu’on retrouve dans les produits manufacturés (biscuits, viennoiseries, plats cuisinés, etc.) s’avèrent néfastes pour la santé.Autre champ d’étude : l’alimentation. E3N a révélé qu’un régime alimentaire méditerranéen (légumes, fruits, produits de la mer, huile d’olive) est associé à une diminution de 15 % du risque de cancer du sein chez les femmes ménopausées, mais seulement chez celles consommant moins de 2 000 calories par jour. A contrario, une alimentation de type occidental (viandes, frites, féculents, alcool) l’augmente de 20 %. Par ailleurs, une analyse centrée sur les folates, présents par exemple dans les légumes verts (épinards, cresson, etc.) et les légumineuses (lentille, haricot, pois, etc.), a montré une diminution de 22 % du risque du cancer du sein pour les femmes en consommant plus de 500μg/j2. Concernant les acides gras trans, ceux qui résultent de l’hydrogénation partielle des huiles végétales

et qu’on retrouve dans les produits manufacturés, (biscuits, viennoiseries, plats cuisinés, etc.) s’avèrent néfastes pour la santé. Ainsi, les femmes ayant des concentrations sanguines élevées d’acide gras trans, issus de ce procédé industriel d’hydrogénation, affichent une augmentation très significative du risque du cancer du sein. Cette étude repose sur les données biologiques récoltées auprès d’un quart des participantes de la cohorte E3N, c'est-à-dire les 25 000 femmes qui avaient accepté, entre 1995 et 1998, de se déplacer pour une prise de sang dans l’un des centres de prélèvements E3N ouverts un peu partout en France.

Le programme E3N a encore de beaux jours devant lui, notamment avec l’enrichissement constant des données fournies par les femmes de la cohorte. Ainsi, par exemple, près de 50000 participantes viennent d’accepter de fournir par courrier un prélèvement de salive d’où pourra, si besoin, être extrait leur ADN. E3N continue donc de grandir. Il fera bientôt des petits avec E4N (Etude Epidémiologique des Enfants de femmes de l'Education Nationale), un suivi étendu aux conjoints et aux enfants des femmes E3N, ainsi qu’à d’autres maladies (problèmes cardiovasculaires, troubles cognitifs, etc.). Espérons que tous ces résultats feront écho chez les politiques et les industriels. Car, comme l’a souligné en conclusion du colloque Gilbert Lenoir, président de la Ligue : « Une bonne politique de santé publique implique une harmonisation entre les recommandations des pouvoirs publics, les messages des industriels et les comportements individuels. » Stéphanie Delage

1 MGEN : Mutuelle générale de l’Éducation Nationale

2 500 μg/j signifie 500 millionièmes de grammes par jour

 

Pour en savoir +

www.e3n.net

www.ligue-cancer.net

 

Rondeurs et adénome colorectal : E3N fait le lien

Le risque de développer un adénome colorectal, une tumeur bénigne pouvant dégénérer en cancer, est étroitement lié au poids. En effet, une analyse E3N a montré que les femmes obèses sont une fois et demie plus exposées que celles de corpulence normale. Pour fixer les idées, une corpulence normale se définit par un indice de masse corporel (IMC1) compris entre 18,5 et 25. Une femme est en surpoids pour un IMC compris entre 25 et 30 et obèse pour une valeur supérieure à 30. La population sur laquelle s’est focalisée cette étude E3N était constituée des 17 400 femmes ayant subi une coloscopie entre 1993 et 2002. Des adénomes du côlon ou du rectum ont été diagnostiqués chez 1 400 d’entre elles. L’analyse détaillée de leur parcours de vie a montré qu’une prise de poids supérieure à 500 grammes par an augmente de 23 % le risque de développer un adénome. Par ailleurs, le côlon gauche s’avère être bien plus sensible que le côlon droit aux effets de la corpulence. Cela met les chercheurs sur la piste de deux mécanismes distincts qui gouverneraient les deux parties du côlon. L’étude E3N révèle également que l’accumulation de graisse au niveau abdominal est plus néfaste que celle qui s’établit dans la partie inférieure du corps (hanches et fesses).

1 IMC : poids/(taille)2

 

5 fruits et légumes par jour : info ou intox ?

Que penser du message de santé publique nous enjoignant à consommer au moins 5 fruits et légumes chaque jour, pour leurs vertus antioxydantes, leurs vitamines, minéraux et autres polyphénols ? Si intuitivement, le message semble être de bon sens, l’étude européenne EPIC1 (qui inclut E3N) a récemment ébranlé ces certitudes en ne montrant pas d’impact significatif sur le risque de développer un cancer. Mais la maladie est multifactorielle et les études peuvent être biaisées par d’autres facteurs, comme l’alcool ou la cigarette. En outre, les femmes présentant le mode de vie le plus sain sont également celles dont l’adhésion au dépistage régulier est la plus importante. On peut donc penser que chez ces femmes, le nombre de diagnostics de cancer du sein précoces sera plus important que dans les autres catégories de sujets étudiés. Pour lever le doute, E3N a essayé d’éviter au maximum les biais et les facteurs de confusion qui peuvent entacher la qualité des études épidémiologiques. Des résultats préliminaires montrent que les femmes consommant beaucoup de fruits et légumes (plus de 600 grammes par jour) ont un risque significativement réduit de développer la maladie - tous cancers confondus - par rapport aux faibles consommatrices. Ce risque est diminué de 10 % pour les femmes mangeant plus de 200 g/j2 de légumes cuits (par rapport à celles qui en consomment moins de 90 g/j). Elles présentent surtout une diminution de 23 % du risque de cancer de stade très avancé. E3N poursuit ses investigations pour étudier l’effet de certains nutriments présents dans les fruits et légumes, en particulier le bêtacarotène, le zinc, les vitamines E et C. Le slogan des autorités sanitaires serait donc pertinent, en tout cas pour lutter contre le cancer. Toutefois, Marie-Christine Boutron-Ruault, chercheuse de l’équipe E3N, ainsi qu’Alain Trébucq, directeur général du groupe de communication Global Média Santé, ont clairement prévenu des effets pervers de formules toutes faites. « Nous n’arriverons pas à déterminer a molécule miracle qui protège du cancer, car elle n’existe pas, souligne la scientifique. Plus notre alimentation est diversifiée, plus l’effet sera protecteur. » « Et attention aux régimes soitdisant « anticancer », ajoute Alain Trébucq. Certains se sentent le droit de jouer avec la fragilité et la peur du public, c’est un abus de savoir. »

1 EPIC : European Prospective Investigation into Cancer and Nutrition.

2 200 g/j : 200 grammes par jour.

 

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