Le cancer, ce mal qui ronge la société

Partagez ce contenu

En 1955, le « Petit Père des peuples », Staline, est mort depuis deux ans. Nous sommes au début de la déstalinisation ; Alexandre Soljenitsyne est exilé dans un hôpital de Tachkent, ville du Kazakhstan après huit ans de goulag. Il apprend alors qu'il est atteint d'un mal inexorable dont le seul nom est un objet de terreur. Miraculeusement épargné, il entreprendra quelques années plus tard le récit de cette expérience.

 

La société du cancer

Au « Pavillon des cancéreux », quelques hommes, alités, souffrent d'un mal que l'on dit incurable. Bien que voisins de lit, Roussanov et Kostoglotov, le double de l’auteur dans le roman, ne se parlent pas. Pour l'un, haut fonctionnaire, la réussite sociale vaut bien quelques concessions. Pour l'autre, Kostoglotov, seule compte la dignité humaine. Parmi ces êtres en sursis, d’autres malades : Sigbatov, condamné à se faire emporter par la maladie, le cynique Pouddouïev, l'étrange Chouloubine, mais aussi le personnel soignant : la dévouée Lioudmila Dontsova qui, elle aussi, sera atteinte de la maladie, Vera Kornilievna Gangart, dont la vie se résume à son travail, le serein Léonidovitch, chirurgien respecté, et enfin Zoé, l'impudente et naïve infirmière. Dans cette micro-société, les avis divergent ntre staliniens et humanistes, bourgeois et prolétaires, et des questions métaphysiques sont les thèmes de leurs débats : où s'arrête le droit de soigner ? Qui a le plus souffert entre les déportés et ceux qui ont dû dénoncer ? Le Pavillon des cancéreux démontre bien la multiplicité des destinées humaines, mais aussi leur unicité devant la mort et la maladie.

 

Publié pour la première fois en 1967, le pavillon des cancéreux recevra le prix du meilleur livre étranger en 1968. il sera réédité à de nombreuses reprises.

 

Staline, le cancer de Soljenitsyne

Le parallèle entre les malades du cancer et les victimes du système stalinien est partout prégnant. Comme la répression, le cancer touche aveuglément tous les protagonistes du livre. « C’est le début de la radiothérapie marquée alors par la méconnaissance des médecins à utiliser les doses adéquates, les effets secondaires sont désastreux, autant pour les patients que pour les médecins qui en décèdent », remarque Pierre Lile, président du centre d’études d’histoire de la médecine (CEHM) de Toulouse. La radiothérapie est d’ailleurs assimilée à une artillerie aveugle qui tue aussi bien les mauvaises que les bonnes cellules, aussi bien les partisans de Staline que ses opposants. « Au travers de la maladie, Soljenitsyne se livre à une dénonciation acerbe du régime », poursuit Pierre Lile. Les détracteurs du stalinisme sont perçus comme des agents contaminants qu’il faut éliminer, les patients sont quant à eux contagieux et interdiction leur est faite de sortir du cadre de l’hôpital qui, ici, représente un nouveau goulag. Si le cancer est assimilé à une invasion par les malades, le refus d’être traité par radiothérapie voire par chirurgie est assimilé à une mutinerie parmi les soignants.

L’évolution de la maladie pour certains n’est d’ailleurs pas sans lien avec l’idée de s’opposer à ce que d’autres imposent. Ainsi, l’attirance pour les médecines parallèles représente à la fois pour ces exclus la résistance et le suprême espoir, « Soljenitsyne attribuera d’ailleurs sa guérison aussi bien à l’aide de Dieu, aux effets des rayons qu’à la médecine alternative en consommant, à l’insu des médecins, des plantes cueillies au bord du lac jouxtant le pavillon », ajoute Pierre Lile. Ce livre qui n’a pas pris une ride demeure cinquante ans après sa rédaction un témoignage crucial sur la maladie et le ressenti des malades. Construit autour de cette double dénonciation symbolique et complémentaire, celles d’un régime totalitaire et du cancer qui totalitarise les cellules, ce livre possède une force et une résonance sur ce que la société d’aujourd’hui a à entreprendre pour changer les mentalités sur la maladie. Le cancer plus qu’une maladie demeure encore trop souvent une représentation du mal.

Laurent Pointier

Avez-vous trouvé cet article intéressant ? oui  0

Abonnez-vous !

Abonnez-vous à 4 numéros, et profitez du meilleur de l’information en bénéficiant d’une qualité et d’un confort de lecture privilégiés.

Votre avis nous intéresse

Un sujet qui vous semble important n'est pas abordé dans Vivre ? Nous tenons compte de vos suggestions et de vos témoignages.

Proposez un sujet