Ce que nous enseigne la géographie de la santé

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« La géographie de la santé est une discipline – encore peu connue – qui étudie les liens qui existent entre l’état de santé des populations et les territoires. L’objectif est d’identifier les zones géographiques où les populations sont en bonne santé, celles où elles le sont moins, puis chercher à comprendre ces inégalités pour pouvoir y remédier », explique Hélène Charreire, géographe de la santé à l’Université Paris Est Créteil et chercheuse à l’Institut d’Urbanisme de Paris (LabUrba). En combinant notamment les systèmes d’information géographiques (SIG) et des recherches sur le terrain, ces études permettent de mettre en évidence des inégalités, tant dans le champ de la géographie des maladies (répartition, prévalence des maladies) qu’en matière de géographie des soins (accès et recours aux soins).

 

Des disparités à toutes les échelles

Les études peuvent être menées à différentes échelles (région, département, commune, quartier, etc.). A l’échelle des régions par exemple, les analyses géographiques ont mis en évidence un gradient Nord-Sud en matière d’incidence des cancers, observé aussi bien chez l’homme que chez la femme, les régions du nord de la France présentant en 2005 les taux d’incidence les plus élevés1. A l’échelle des quartiers, les travaux menés sous la direction de Pierre Chauvin et Isabelle Parizot sur 5 zones urbaines sensibles ont pour leur part démontré qu’en matière de dépistage, les femmes de ces quartiers recourent moins à la mammographie qu’en population générale (35,5 % contre 54,1 %)2.

Des analyses loin des clichés

Les études des géographes de la santé, combinées aux autres disciplines (épidémiologie, économie, sociologie, etc.) permettent ainsi de formuler des hypothèses quant à l’origine des disparités. « La géographie de la santé permet de dépasser les idées reçues car elle démontre que les inégalités de santé sont multifactorielles et très liées au territoire de vie, c’est-à-dire les contextes socio-économique et culturel, la localisation et l’organisation de l’offre de soins, l’urbanisme, la mobilité… », poursuit Hélène Charreire.

Générer des solutions

Parce qu’elle fait émerger des solutions pour remédier aux disparités de santé, la discipline a le vent en poupe. Résultat, les projets se multiplient. A Marseille, le projet OPtiCourses, financé par l’INCa (Institut national du cancer), fait collaborer des diététiciens/ nutritionnistes, des géographes et des acteurs de santé. Le projet fait le pari qu’il est possible de réduire les inégalités de santé en étudiant l’offre et la demande alimentaire sur un territoire défavorisé. A Saint-Denis, la maison de la santé accueille une géographe de la santé qui étudie l’activité physique au sein du quartier Floréal – La Saussaie- La Courtille et cherche à émettre des recommandations pour favoriser la pratique sportive au sein de la ZUS (zone urbaine sensible). A l’échelle nationale, le projet ACTI-Cités cherche à comprendre les relations entre lieux de vie et pratiques d’activité physique dans la prévention de certains cancers (voir encadré ci-dessous).

Un levier contre les maladies chroniques

Pour André Cicolella, conseiller scientifique à l’INERIS (Institut national de l’Environnement industriel et des risques) et président du réseau Environnement et Santé, la dimension géographique est un levier indispensable dans la lutte contre les maladies chroniques. « Aujourd’hui, nous savons que la croissance de ces maladies ne peut s’expliquer par les seuls facteurs de risque type tabac et alcool. L’environne ment au sens global est en cause (alimentation, mode de vie, pollution, etc.) ». La géographie de la santé est à ce titre incontournable. Elle permet d’identifier les territoires les plus touchés et de croiser ces données avec les données environnementales pour identifier les causes environnementales des maladies chroniques. André Cicolella mène à ce titre avec l’INERIS et le soutien de la région Picardie et l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) un programme nommé CIRCE – Cancer inégalités régionales cantonales et environnement – en coopération avec 5 Observatoires régionaux de la santé (ORS).

Une approche à privilégier

Le toxicologue regrette toutefois que le recours à ce type d’approche reste limité. « A l’heure où l’OMS fait état d’une épidémie mondiale de maladies chroniques et appelle les gouvernements à une approche globale pour freiner l’épidémie, il me semble indispensable de privilégier ce type de stratégie ». L’enjeu est énorme. Il s’agit d’identifier les causes environnementales du cancer, de trouver des clés pour les combattre mais aussi de compléter nos pratiques en matière de prévention. « Aujourd’hui, les approches centrées sur la lutte contre les addictions, et menées à l’identique sur tous les territoires, ne suffisent plus. Nous devons donner aux citoyens les moyens de comprendre leur environnement pour mieux gérer leur santé et territorialiser nos approches », conclut-il. ■

Julie Audren

 

1 http://lesdonnees.e-cancer.fr/les-fi ches-de-synthese/21-epidemiologie/31-analyse-geographique/23-epidemiologie-des-cancers-en-france-metropolitaineanalyse-geographique.html).
Source : HCL/InVS/INCa/Francim/Inserm.

2 http://www.ville.gouv.fr/IMG/pdf/vulnerabilites-sociales-sante-soins_cle....

Source : Vulnérabilités sociales, santé et recours aux soins dans les quartiers défavorisés franciliens, sous la direction de Pierre Chauvin & Isabelle Parizot (pp. 107-108).

 

 

3 questions à…

Laurent El-Ghozi, président de l’association « Élus, santé publique & territoires » et élu à Nanterre.

« Il faudrait confier une partie des compétences santé aux villes »

 

En quoi cette discipline est-elle utile aux collectivités ?

On ne peut définir une bonne politique locale sans connaître précisément son territoire. Or, la géographie de la santé nous fournit des données très parlantes et très pédagogiques sur les disparités de santé au sein des territoires et la façon de les réduire. C’est d’autant plus important que la santé n’est désormais plus une compétence réservée de l’Etat. La loi « HPST » (hôpital, patients, santé et territoires) considère en effet les collectivités locales comme acteurs de santé via le Contrat local de santé signé par chacune avec son Agence régionale de santé (ARS). En outre, les Ateliers Santé Ville initiés en 2000 (qui concernent près de 300 collectivités) ont fait prendre conscience aux élus qu’ils pouvaient agir sur les déterminants de santé (qualité de l’eau, de l’air, habitat, accès aux équipements, etc.). D’où la multiplication des collaborations avec les géographes de la santé.

 

Ces collaborations débouchent-elles sur des projets concrets ?

Oui. Notre association « Élus, santé publique & territoires », qui réunit plus de 65 villes, conduit par exemple depuis 3 ans un travail avec des étudiants géographes du professeur G. Salem de l’université de Nanterre sur l’accès au dépistage des cancers, à l’échelle infraquartier pour en évaluer les leviers et les freins1. Les diagnostics locaux des ateliers « Santé Ville » ont fait émerger de nombreuses pistes de réponses qui contribuent notamment à la lutte contre les maladies chroniques. Ces travaux apportent des connaissances qui guident l’action publique.

 

Pourquoi cela ne se développe-t-il pas plus ?

D’une part, parce que la loi ne donne pas aux collectivités la légitimité d’agir. D’autre part, parce que les villes n’ont ni compétences ni ressources dédiées pour le faire. Pour changer, il faudrait confier formellement une partie des compétences santé aux villes, en l’inscrivant dans l’Acte III de la décentralisation, avec le transfert de financements correspondant.

1 Présentations accessibles sur le site www.espt.asso.fr

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