Une tumeur peut-elle régresser «toute seule» ?

Partagez ce contenu

En mettant au point un médicament efficace pour traiter un cancer fréquent chez le chien, Olivier Hermine (coordonnateur du Centre de référence national des mastocytoses (Ceremast), Hôpital Necker – Enfants malades) a permis le lancement des essais de cette molécule chez l’homme contre une forme rare, mais agressive, de tumeur cutanée.

 

 

Constituants de notre système immunitaire, les mastocytes sont une catégorie particulière de « globules blancs », principalement localisés dans la peau. Ils ont pour mission de réguler certaines réactions allergiques en libérant des molécules inflammatoires utiles à la défense de l’organisme, comme l’histamine. Les mastocytoses sont des maladies rares, souvent sous diagnostiquées, aux symptômes et à la gravité très variable selon les cas. Dans cette pathologie, les mastocytes s’accumulent ou prolifèrent dans différents tissus ou organes, notamment ceux qui sont le siège du processus de production des cellules sanguines comme la moelle osseuse, le foie ou la rate. Chez l’enfant, plus souvent touché par la maladie (60 à 70 % des cas), cette maladie atteint surtout la peau et se traduit sous forme de plaques rouges étendues sur tout le corps. « Alors que les mastocytoses cutanées de l’enfant sont susceptibles de régresser spontanément dans la majorité des cas, elles ne régressent pas chez l’adulte et peuvent engendrer, dans 10 % des cas, des tumeurs agressives et des maladies malignes du sang. Pour ces patients sévèrement atteints, les traitements manquent… », explique le professeur Hermine.

La prolifération des cellules malignes liée à une mutation génétique

Les travaux d’Olivier Hermine, menés en collaboration avec une équipe Inserm dirigée par Patrice Dubreuil (également soutenue par la Ligue dans le cadre du programme « Équipes labellisées ») depuis environ dix ans, ont permis de mieux comprendre ces maladies un peu mystérieuses. L’étude de petits échantillons de peau prélevés sur des patients souffrant de mastocytose a notamment précisé le rôle de mutations retrouvées dans 80 % des mastocytoses, et qui favorisent la cancérisation des cellules. Ces mutations concernent « c-kit », une protéine codée par un gène dit « oncogène », qui favorise la prolifération des cellules. Cependant, les mutations de c-kit n’affectent pas de la même façon la protéine chez l’adulte et l’enfant. Les mutations ne sont pas localisées sur les mêmes sites et il en résulte des pronostics différents. « Chez l’enfant, la mutation génétique en cause n’empêche pas le “vieillissement” des cellules anormales, ce qui permet à la maladie de régresser. En revanche, chez l’adulte, la mutation “immortalise” les mastocytes cancéreux : la maladie persiste sous une forme atténuée ou s’aggrave, déclare Olivier Hermine. Dans les formes de mastocytoses malignes les plus sévères de l’adulte, comme les sarcomes cutanés, les mutations ont lieu dans la zone de c-kit habituellement atteinte chez les enfants. La maladie devrait donc diminuer, mais il se produit un réarrangement de certaines protéines situées au bout des chromosomes qui permet l’immortalisation, ce qui constitue la source d’instabilité génétique et de cancérisation. »

Bloquer le récepteur associé à la maladie

La mise en lumière des mécanismes à l’origine des mastocytoses chez l’enfant et chez l’adulte a permis d’envisager de nouvelles thérapies ciblées. Pour mener à bien leurs travaux, Olivier Hermine et Patrice Dubreuil ont créé une société biotechnologique baptisée AB Science. Leurs équipes ont ainsi mis au point une substance capable de bloquer l’activité du récepteur associée à la maladie. Suite à de premiers tests satisfaisants de cette molécule chez des chiens atteints par une mastocytose cutanée tumorale (voir encadré ci-contre), des essais cliniques ont été lancés chez l’homme. Ils montrent déjà des résultats très encourageants : l’inhibiteur de c-kit pourrait traiter les mastocytoses humaines. Ces connaissances peuvent servir à mettre au point des molécules actives dans d’autres tumeurs pédiatriques qui régressent spontanément, et présentent ce phénomène de mutation et de vieillissement des cellules cancéreuses.

 

Quand la recherche en oncologie bénéficie à la santé du chien…
Le chien peut être naturellement atteint d’une forme cutanée de mastocytose tumorale et agressive, dont les mécanismes moléculaires sont très proches du sarcome mastocytaire chez l’homme. Cela en fait un modèle d’étude très intéressant pour les essais thérapeutiques visant le développement du traitement chez l’homme. « Nous avons d’abord vérifié la non-toxicité de la molécule que nous avons mise au point pour inhiber ce récepteur c-kit associé à la maladie, explique le professeur Hermine. Nous avons ensuite effectué des études précliniques chez trois cents chiens atteints de la maladie, provenant des États-Unis, des Pays-Bas, d’Angleterre et de France. Nous avons pu constater que les tumeurs avaient régressé en moins de trois semaines. » Ces bons résultats ont permis le développement et l’enregistrement de cette substance en tant que médicament vétérinaire. Aujourd’hui, il est couramment utilisé en cancérologie canine.

 

Professeur OLIVIER HERMINE, coordonnateur du Centre de référence national des mastocytoses (Ceremast), Hôpital Necker – Enfants malades, Paris (75)

Mini bio
1996 : responsable dans l’unité « Cytokines, virus et régulation normale et pathologique » (CNRS, UMR 8147).
2008 : responsable du Centre national de référence sur les mastocytoses.
2009 : chef du service d’hématologie adulte de l’hôpital Necker.
2010 : membre du conseil scientifique de la fondation Imagine (IHU Necker).
2012 : responsable du Laboratoire d’excellence (LabEx) du globule rouge (Gr-ex).

Avez-vous trouvé cet article intéressant ? oui  49

Abonnez-vous !

Abonnez-vous à 4 numéros, et profitez du meilleur de l’information en bénéficiant d’une qualité et d’un confort de lecture privilégiés.

Votre avis nous intéresse

Un sujet qui vous semble important n'est pas abordé dans Vivre ? Nous tenons compte de vos suggestions et de vos témoignages.

Proposez un sujet