Plan cancer 3 : interview exclusive de François Hollande

Partagez ce contenu

Le président de la République revient sur les ambitions du Plan cancer 3.

 

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, POURQUOI UN TROISIÈME PLAN CANCER ? POURQUOI CONSTITUE-T-IL L’UNE DE VOS PRINCIPALES PRIORITÉS EN MATIÈRE DE SANTÉ ?

Le cancer est la première cause de mortalité en France. Il provoque la mort de 150 000 personnes chaque année. Il concerne directement cinq millions de familles. Il est donc normal que ce soit aussi la première priorité de notre politique de santé. Le Plan cancer est la traduction de cette priorité. Il marque l’engagement de tous, à tous les niveaux, pour le faire reculer.

LE PLAN A L’AMBITION DE « DONNER À TOUS, LES MÊMES CHANCES FACE AU CANCER » ; COMMENT Y PARVENIR EN PÉRIODE DE CRISE ÉCONOMIQUE, ALORS QUE CETTE MÊME CRISE A EU UN IMPACT SUR LE PLAN CANCER DU QUINQUENNAT PRÉCÉDENT, MAIS AUSSI SUR LES MALADES OU LEURS PROCHES ?

L’annonce du cancer est déjà un drame, pour le malade et pour ses proches. Ajouter à cette épreuve la violence de l’injustice n’est pas tolérable, et c’est pourquoi la lutte contre les inégalités face au cancer est notre ligne directrice. Les dépistages seront systématiquement facilités. Après le diagnostic, l’accès rapide à la prise en charge sera garanti, partout. La Sécurité sociale prendra en charge les traitements innovants pour ceux qui en ont besoin. Et, j’insiste sur ce point, nous veillerons également à ce que les personnes malades ne subissent pas une « double peine » dans leur travail et leur vie quotidienne, pendant leur traitement et après leur guérison.

EN FÉVRIER DERNIER, DANS VOTRE DISCOURS PRÉSENTANT LES GRANDES ORIENTATIONS DU PLAN, VOUS SOULIGNIEZ AVEC DÉTERMINATION LA NÉCESSITÉ DE MOBILISER L’ENSEMBLE DE LA SOCIÉTÉ POUR PARVENIR À MIEUX LUTTER CONTRE LE CANCER. COMMENT ENVISAGEZ-VOUS CETTE MOBILISATION ?

Cette mobilisation, c’est d’abord celle des chercheurs, des soignants et de tous ceux qui entourent et accompagnent les malades. Les militants et les salariés de la Ligue en font partie. Mais pour faire disparaître les causes des cancers, nous aurons besoin de tous les professionnels de la santé, nous aurons besoin des entreprises, qui sont un lieu essentiel de la prévention, nous aurons besoin de l’école, nous aurons besoin des médias. Nous aurons besoin de toute la société.

VOUS AVEZ SOULIGNÉ LES PROGRÈS ACCOMPLIS QUI PERMETTENT À PRÈS DE 60 % DES CANCERS D’ÊTRE GUÉRIS. COMME VOUS L’AVEZ PRÉCISÉ, CES PROGRÈS SONT LE PRODUIT D’UNE RECHERCHE D’EXCELLENCE. POUVEZ-VOUS RAPPELER LES GRANDES PRIORITÉS QUE VOUS FIXEZ EN MATIÈRE DE RECHERCHE CONTRE LE CANCER ?

La recherche a beaucoup avancé depuis dix ans. C’est l’un des principaux acquis des plans précédents. D’ici 2019, l’enjeu sera d’abord de poursuivre la recherche sur les chemins nouveaux que nous ouvre la génétique dans la prise en charge des cancers, et de faire en sorte que les malades puissent bénéficier le plus rapidement possible de ces progrès. Les essais cliniques concernent 25 000 patients. Nous les doublerons en cinq ans. Et là où nous sommes aujourd’hui capables de procéder à l’analyse génétique de 10 000 tumeurs chaque année, nous devrons être capables de le faire pour 60 000 tumeurs à la fin du plan. Notre objectif, c’est de parvenir à généraliser la médecine personnalisée dans la prise en charge des cancers. Mais c’est aussi, et je l’ai dit, préserver le budget de la recherche, et cette volonté s’exprime en particulier par le maintien d’une recherche fondamentale de haut niveau.

POUR VOUS COMME POUR LA LIGUE, GUÉRIR DAVANTAGE DE MALADES PASSE PAR LES DIAGNOSTICS PRÉCOCES. COMMENT FAIRE POUR LES AMÉLIORER ET AMENER LE PLUS GRAND NOMBRE À ADHÉRER AUX DÉPISTAGES DE CERTAINS CANCERS ? COMMENT GARANTIR LE REMBOURSEMENT INTÉGRAL DE LA PARTICIPATION À UN DÉPISTAGE, ALORS QUE DES « FRAIS CACHÉS » PARFOIS PRIS EN CHARGE PAR LA LIGUE (GARDE DES ENFANTS, TRANSPORT, ETC.) PEUVENT CONSTITUER UN FREIN À CETTE PARTICIPATION ?

Vous avez raison de rappeler l’importance capitale du dépistage. Lorsqu’il offre de vraies chances supplémentaires de guérison, il faut le généraliser, et c’est ce que nous allons faire pour le cancer du col de l’utérus, comme cela a déjà été fait pour le cancer du sein et le cancer colorectal. Mais encore faut-il pouvoir toucher toutes les personnes qui, pour le moment, restent exclues : le plan lèvera les derniers obstacles financiers en prévoyant que, d’ici 2017, tous les actes et examens associés à ces dépistages seront gratuits et sans avance de frais. Et pour ceux pour qui l’éloignement est une vraie contrainte, l’une des innovations du plan sera de développer des équipes mobiles de dépistage pour qu’ils n’aient plus à se déplacer pour faire leurs examens.

VOUS AVEZ REPRIS L’UNE DES PROPOSITIONS DE LA LIGUE EN PROPOSANT DE « PRÉSERVER LA CONTINUITÉ ET LA QUALITÉ DE VIE » DES PERSONNES MALADES. OR, MALGRÉ LES PROGRÈS ACCOMPLIS, LE CANCER FRAGILISE ET PAUPÉRISE LES PERSONNES CONCERNÉES ET LEURS PROCHES. QUE FAIRE POUR MIEUX LES PROTÉGER DES CONSÉQUENCES SOCIALES, PROFESSIONNELLES, SCOLAIRES OU ÉCONOMIQUES DU CANCER ?

Je sais que cette dimension est très importante pour les malades et leurs proches : le cancer, ce n’est pas qu’un problème médical. Pour éviter qu’à la maladie ne s’ajoute la perte des revenus, le plan va ouvrir le droit aux indemnités journalières à davantage de travailleurs précaires. Les partenaires sociaux seront mobilisés pour améliorer la situation des salariés concernés dans l’entreprise. Et il sera porté une attention toute particulière à la situation des enfants et des jeunes malades du cancer. À l’école, les projets d’accueil individualisés seront enrichis pour aménager les cours ; et ceux qui ne peuvent être scolarisés auront gratuitement accès à l’enseignement à distance, avant comme après 16 ans.

POUR LA PREMIÈRE FOIS, L’IDÉE DU « DROIT À L’OUBLI », REVENDICATION ISSUE NOTAMMENT DES ÉTATS GÉNÉRAUX DES MALADES ORGANISÉS PAR LA LIGUE OU DE LA PREMIÈRE CONVENTION DE LA SOCIÉTÉ FACE AU CANCER, EST INSCRITE DANS LE PLAN. QUELLES SONT LES DEUX OU TROIS MESURES PHARE QUI POURRAIENT DÉCOULER DE CE DROIT ?

Aujourd’hui, de nombreux cancers guérissent. Il y a de plus en plus de personnes qui ont vaincu le cancer. Et pourtant, au moment d’emprunter pour acheter une maison, ces personnes se voient opposer leur ancienne maladie, sur la base de statistiques d’espérance de vie qui n’ont pas été actualisées. Ce n’est pas acceptable ! Après un certain temps, on ne doit plus être obligé de dire qu’on a eu un cancer. C’est le droit à l’oubli, et ce sera l’une des avancées majeures de ce troisième Plan cancer. La première mesure pour mettre en oeuvre ce droit concerne les enfants et les adolescents qui ont vaincu le cancer : ils ne seront plus discriminés lorsque, devenus adultes, ils voudront emprunter. Ce principe sera étendu, d’ici la fin de l’année 2015, à tous les anciens malades pour lesquels les données de la science nous disent qu’ils sont guéris.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, LA LIGUE SE RÉJOUIT QUE LA PRÉVENTION SOIT L’UNE DES GRANDES PRIORITÉS DU PLAN CANCER 3. L’UN DES AXES MAJEURS DE CETTE PRIORITÉ EST SELON VOUS LA LUTTE CONTRE LE TABAGISME, RESPONSABLE DE 73 000 MORTS EN FRANCE PAR AN, DONT 40 000 PAR CANCERS. QUELS SONT LES PRINCIPAUX OUTILS À RENFORCER OU À CRÉER POUR CE COMBAT DÉCISIF ?

L’exception française en matière de tabac est le principal échec de notre politique de santé publique. En France, à rebours de tous nos voisins, la proportion de fumeurs ne baisse pas. Voilà pourquoi sera lancé un programme pluriannuel de réduction du tabagisme, dont la logique emprunte aux modèles étrangers qui ont réussi : une approche globale associant prévention, dissuasion et aide à l’arrêt. Le monde de la santé sera mobilisé dans toutes ses composantes et des moyens nouveaux seront dégagés. Nous ferons un effort tout particulier sur la prise en charge des produits de sevrage : le forfait actuel sera triplé de 50 à 150 euros pour les 20-30 ans, pour les bénéficiaires de la CMU et pour les malades du cancer.

POUR FINANCER LA LUTTE CONTRE LE TABAC ET L’AIDE AUX VICTIMES DU TABAGISME, VOUS AVEZ FAIT UNE PROPOSITION DE FLÉCHER LE PRODUIT DES NOUVELLES TAXES, CE QUI RÉJOUIT LA LIGUE. PLUS DE 100 000 SIGNATAIRES DE LA PÉTITION « TUEURS-PAYEURS » VOUS PROPOSENT D’ALLER PLUS LOIN AVEC LA CRÉATION D’UN PRÉLÈVEMENT SOLIDAIRE SUR LES BÉNÉFICES DE L’INDUSTRIE DU TABAC SUR LE PRINCIPE DU « POLLUEURPAYEUR ». CE PRÉLÈVEMENT POURRAIT ÊTRE INITIÉ PAR QUELQUES PAYS, DONT LA FRANCE. QU’EN PENSEZ-VOUS ?

La France a déjà beaucoup fait en la matière, avec parfois le sentiment d’être un peu seule. Il n’y a qu’à regarder le niveau des prix du paquet de cigarettes de part et d’autre de nos frontières pour s’en convaincre. Avoir une approche concertée à plusieurs pays de la fiscalité de l’industrie du tabac est donc une approche indispensable. Sur ce sujet, quand on pense aux centaines de milliers de morts que cause chaque année le tabagisme en Europe, la concurrence fiscale n’a aucun sens.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, LA CONNAISSANCE ET LE SAVOIR SONT DES ARMES EFFICACES CONTRE LE CANCER. POUR VOUS, IL FAUT AGIR TRÈS TÔT ET DE MANIÈRE PRESQUE PERMANENTE, DÈS L’ÉCOLE MAIS AUSSI DANS LES ENTREPRISES. L’ÉDUCATION NATIONALE SERA-T-ELLE CONCERNÉE PAR LE PLAN CANCER ? VOUS AVEZ CITÉ LE MINISTÈRE DU TRAVAIL COMME ACTEUR DU PLAN. QU’ENTENDIEZ-VOUS PAR LÀ ?

L’école comme l’entreprise doivent s’adapter aux besoins des malades qu’elles accueillent. Mais ce sont aussi des espaces de prévention. Apprendre aux élèves les bons comportements pour préserver leur santé, c’est réduire à long terme les maladies et les décès prématurés. C’est la définition même de la santé publique. Le rôle des infirmières scolaires doit être renforcé. Nous devons aussi agir pour réduire les cancers professionnels, et les entreprises peuvent constituer un relais intéressant des politiques de dépistage ou de prévention (par exemple, en matière de tabagisme ou d’alcoolisme). Le ministère du Travail suscitera des initiatives et accompagnera les partenaires sociaux sur toutes ces questions.

CONCRÈTEMENT, QUELLES SONT LES PROCHAINES ÉCHÉANCES DANS LA MISE EN OEUVRE DU PLAN CANCER ?

Le troisième Plan cancer guidera notre action jusqu’en 2019. Les chantiers ne manqueront pas : avec trois axes, 17 objectifs, 183 actions, aucun aspect de la lutte contre le cancer n’est oublié. En 2015, le dossier communicant de cancérologie sera généralisé à tous les malades, le droit à l’oubli sera institué et les règles d’accès aux indemnités journalières maladie et invalidité seront assouplies pour les travailleurs précaires. Ce sera, aussi, le moment de faire un premier point d’étape sur la mise en oeuvre du plan. La généralisation du dépistage du cancer du col de l’utérus sera effective en 2016. Les nouvelles formations des soignants, en lien avec les objectifs du plan, seront opérationnelles pour la rentrée 2016. Enfin, tout le long du plan, nous soutiendrons l’effort de développement des essais cliniques et la diffusion de la médecine personnalisée à de plus en plus de cancers.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, LES LECTRICES ET LECTEURS DE VIVRE, LE MAGAZINE CONTRE LE CANCER, SONT ANIMÉS DE SENTIMENTS MÊLÉS ENTRE PEUR, ESPOIR, OPTIMISME OU ESPRIT DE SOLIDARITÉ. QUAND PERSONNELLEMENT VOUS PENSEZ AU CANCER, QUE CELA VOUS INSPIRE-T-IL ?

Je partage tous ces sentiments. J’ai été confronté au sein même de ma famille à la réalité du cancer comme beaucoup de Français. Je pense aussi à toutes les personnes de mon entourage qui ont eu à vivre cette épreuve ou la subissent actuellement. Je suis arrivé à un âge où je suis moi-même concerné par certains des examens de dépistage dont nous parlions tout à l’heure. Je tiens à exprimer mon admiration pour les personnels médicaux et les militants qui se dévouent pour cette cause. Vaincre le cancer nécessitera de mobiliser toutes les ressources de notre génie national : l’excellence de nos chercheurs, la compétence de nos professionnels de santé, la sécurité qu’offre notre protection sociale, les trésors d’engagement de notre société civile. Et j’ai vu les progrès, les promesses, l’espoir. C’est ce que je retiens, finalement : la confiance dans notre capacité à guérir cette maladie.

VOUS AVEZ REÇU RÉCEMMENT LA PRÉSIDENTE DE LA LIGUE ET AVEZ RÉGULIÈREMENT SALUÉ LE TRAVAIL ACCOMPLI PAR LA LIGUE CONTRE LE CANCER. AVEZ-VOUS UN MESSAGE À ADRESSER AUX LIGUEUSES ET LIGUEURS ?

Je veux les saluer pour leur engagement qui donne un visage à l’humanité. Alors qu’ils sont parfois malades, ils donnent beaucoup d’eux-mêmes pour les autres. Grâce à la générosité des donateurs, la Ligue contribue au financement de la recherche, à l’accompagnement des malades et de leurs proches, à la diffusion, à la prévention, et donc à la prise de conscience que la question du cancer est l’affaire de tous.

POUR CONCLURE CETTE INTERVIEW, MONSIEUR LE PRÉSIDENT, QUE SOUHAITERIEZ-VOUS DIRE À UNE OU À UN LECTEUR DE VIVRE, SOUVENT TOUCHÉ DIRECTEMENT PAR LA MALADIE ?

Qu’il garde espoir. Je veux lui dire qu’il n’est pas seul, face à cette épreuve. Je veux lui dire qu’il a, pour se soigner, les équipes médicales parmi les meilleures du monde. Et un système de protection sociale qui lui garantit l’accès aux techniques les plus sophistiquées, et aux médicaments les plus innovants. Et je veux lui dire, enfin, que le cancer peut être vaincu. Et que le seul combat qui vaille est celui de la vie.

Photos : (c) Présidence de la République - C. Alix

Avez-vous trouvé cet article intéressant ? oui  10

Abonnez-vous !

Abonnez-vous à 4 numéros, et profitez du meilleur de l’information en bénéficiant d’une qualité et d’un confort de lecture privilégiés.

Votre avis nous intéresse

Un sujet qui vous semble important n'est pas abordé dans Vivre ? Nous tenons compte de vos suggestions et de vos témoignages.

Proposez un sujet