La dénutrition : quand manger n’a plus de goût

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Parfois sous-estimée par le milieu médical, la dénutrition – ce phénomène de carence  en apports caloriques et protéiques – touche pourtant 30 à 60 % des personnes  atteintes de cancer, selon les localisations*. Décryptage.

 

Les traitements contre le cancer – et  en particulier les chimiothérapies –  peuvent entraîner une perte d’appétit  ou représenter une forte dépense  d’énergie, ayant parfois pour conséquence  une dénutrition. Ce phénomène  est déjà présent au moment du diagnostic  pour près de 50 % des personnes à  qui l’on découvre un cancer des ovaires,  de la sphère ORL ou digestive, mais  aussi du poumon*. La dénutrition serait  plus rarement associée au diagnostic  des cancers du sein, de la prostate  et du mélanome. « Il s’agit d’une  manifestation  de gravité de la maladie, explique François Goldwasser, professeur  en cancérologie à la faculté de  médecine Paris Descartes et chef du  service de cancérologie à l’hôpital  Cochin, à Paris. Plus l’état de dénutrition  est important, plus le pronostic est préoccupant.  D’où l’importance de prendre  en compte sérieusement l’état nutritionnel  du malade. » 

Un phénomène,  plusieurs causes 

Chez la personne atteinte d’un cancer, la  dénutrition est associée à deux principales  causes. La première vient d’une perte d’appétit conduisant à une anorexie.  Celle-ci est souvent liée aux réactions  inflammatoires de certains cancers survenant  entre la bouche et les intestins, qui  entraînent des difficultés physiques à s’alimenter.  La seconde vient du fait que les  ressources du corps sont détournées au  profit des cellules du cancer, qui captent  toute l’énergie du malade, provoquant  une forte perte de gras et de muscle. « Ce  phénomène est plus grave que le premier,  prévient François Goldwasser. Conséquence  de nombreux cancers en phase  métastatique, cette forme de dénutrition  entraîne un amaigrissement et un épuisement  du malade. C’est même parfois  une cause de décès en soi. » Au-delà du  diagnostic, les traitements peuvent également  entraîner une perturbation du goût  ou de l’odorat qui n’engage pas le malade  à s’alimenter. Par exemple, les chimiothérapies  à base de sel ou de platine sont  connues pour donner un goût métallique  en bouche qui disparaîtra progressivement  avec la fin des traitements. 

Des conséquences  parfois silencieuses 

Les malades souffrant de dénutrition  s’exposent en premier lieu à un grand  état de fatigue. « Ces personnes ont  besoin de faire des siestes, ce qui  peut altérer leur qualité de vie, poursuit  François Goldwasser. Ainsi plus vulnérables,  elles se battent moins bien contre la maladie. » La dénutrition  rend également les traitements moins  supportables et moins efficaces car elle  peut être à l’origine d’infections qui  nécessiteront leur ralentissement voire  leur interruption. De même, les défenses  immunitaires sont diminuées, entraînant  ainsi de possibles complications, telles  que les escarres. Sur le plan de l’humeur  aussi, la dénutrition participe à un état  dépressif, souvent aggravé par un conflit  avec la famille qui ne comprend pas  pourquoi la personne s’alimente en  moindre quantité ou plus lentement. 

Une prise en charge  indispensable 

« Il est faux de considérer que la dénutrition  n’est qu’une conséquence de la  maladie que les traitements guériront,  analyse François Goldwasser. Bien au  contraire, les traitements aggravent cet  état et inversement, la dénutrition augmente  la toxicité des traitements. C’est  pourquoi l’état nutritionnel est un témoin  de la maladie qui doit être suivi de près. »  Parmi les préconisations faites par le  professeur Goldwasser dans la prise en  charge des malades : un suivi régulier de  l’évolution du poids, une enquête alimentaire  réalisée avec un diététicien, la  vérification du taux d’albumine dans  le sang qui, s’il baisse, atteste d’un état  de dénutrition, et le calcul de l’indice de  masse corporelle (IMC). 

* Sources : Nutricancer 2012. 

 

Chiffres clés

5 % de perte  de poids en un mois pour une personne  atteinte de cancer suffisent  à diagnostiquer un état de  dénutrition (soit 3,5 kg en moins  pour un malade pesant 70 kg  avant la maladie).

60 % des malades  de plus de 70 ans  souffrent de dénutrition  modérée ou sévère.  

 

LES SOLUTIONS POUR  PALLIER LA DÉNUTRITIO

Les compléments nutritionnels oraux (CNO) 

Réservés aux personnes dont les voies digestives  sont opérationnelles, ils se présentent sous  la forme de canettes à boire. À l’intérieur, un  concentré de protéines et de calories avec  plusieurs goûts au choix permet au malade  de compenser ses carences tout en continuant  de faire fonctionner son système digestif. Sur  prescription médicale, les CNO doivent être  consommés en quantité calculée précisément  par le nutritionniste, qui tient compte des besoins  caloriques du patient et de ce qu’il mange déjà. 

La nutrition artificielle 

Quand l’apport de calories par la bouche  est impossible ou insuffisant, une solution  de nutrition artificielle est prescrite par  le médecin. Mise en place à l’hôpital, elle  peut se poursuivre à domicile et adopte  deux formes : 

- La nutrition entérale consiste à administrer  des nutriments sous forme liquide dans le  tube digestif par l’intermédiaire d’une sonde.  Cette dernière peut être nasogastrique  (du nez jusqu’à l’estomac), de gastrostomie  (vers l’estomac via une petite ouverture  – la stomie – réalisée dans l’abdomen) ou  de jéjunostomie (via une stomie permettant  d’accéder au jéjunum, une partie du tube digestif).  La nutrition entérale permet à la digestion de se  poursuivre normalement, ce qui est préférable. 

- La nutrition parentérale est proposée  quand la nutrition entérale est impossible.  Les substances nutritives sont alors directement  administrées dans les veines. Avec cette méthode,  le tube digestif n’est plus sollicité. La nutrition  parentérale peut être moins bien tolérée et  donner lieu à des complications. C’est pourquoi  elle est utilisée par défaut quand aucune autre  solution n’est possible, notamment quand le  malade souffre d’une occlusion digestive. 

 

Les ingrédients  pour bien  s’alimenter  quand on est  malade 

Si chaque personne atteinte d’un cancer  doit pouvoir bénéficier de conseils diététiques  adaptés à son profil, quelques principes  peuvent s’appliquer à tous les malades. 

Parce que l’état de  dénutrition peut  s’installer rapidement  chez les malades du cancer  et avoir des conséquences  graves, voire irréversibles,  il est important de tout  mettre en œuvre, le plus tôt  possible, pour que le patient  conserve un apport calorique  satisfaisant et même, un  plaisir à manger.  « Pour cela, j’ai deux mots  d’ordre : fractionnement  alimentaire et enrichissement  des repas, explique Bruno  Raynard, chef de service  diététique et nutrition à  Gustave Roussy et membre  du Conseil d’administration  de la Société francophone  nutrition clinique et  métabolisme (SFNEP).  Je déconseille en revanche  la pratique du jeûne, dont  l’efficacité n’est pas prouvée  scientifiquement et qui  comporte des risques. » 

Conseil n° 1 : fractionner les repas  Souffrant de nausées et de pertes  d’appétit, les malades du cancer  peuvent rencontrer des difficultés  à ingérer un repas complet dans  des volumes normaux.  Ce phénomène de satiété  précoce entraîne la nécessité  de manger par petites quantités,  toutes les deux heures, par  exemple. « Cette solution  fonctionne aussi bien à l’hôpital  qu’à la maison, analyse Bruno  Raynard. Et pour que l’entourage  puisse la comprendre et  l’intégrer, la présence d’un  proche lors du rendez-vous  avec le nutritionniste peut  s’avérer utile. » 

Conseil n° 2 : enrichir l’alimentation  « Sauf impossibilité majeure,  je conseille à tous mes patients  de manger plus riche pendant  leur traitement », précise Bruno  Raynard. Plutôt qu’un écrasé de pommes de terre, on  préférera donc une purée  à la crème et au beurre  afin de maximiser l’apport  calorique du repas. 

Conseil n° 3 : adopter une bonne  hygiène de vie  Pour lutter contre la dénutrition,  une activité physique adaptée  peut être bénéfique car elle  stimule la faim. Il est également  judicieux de soigner son  hygiène bucco-dentaire pour  réduire les troubles du goût.  En revanche, la cigarette  pouvant contribuer à l’anorexie  tabagique, il est recommandé  d’arrêter de fumer. 

Conseil n° 4 : se faire plaisir !  « Parce qu’on a plus de  plaisir à manger quand on  partage un moment agréable  avec ses proches, il est  important d’essayer de  préserver au maximum la  convivialité autour du repas »,  ajoute Bruno Raynard.  Pour contourner les troubles  du goût, certains aliments  peuvent être évités afin  de privilégier le plaisir en  bouche. « En cas de goût  métallique persistant, par  exemple, la viande rouge  saignante n’est pas très  agréable, explique Bruno  Raynard. En revanche, on  peut préconiser un corps  gras (yaourt, fromage…)  avant le repas. »  Pour pallier les difficultés  à la déglutition, un travail  sur la texture des aliments  peut également donner de  bons résultats. Mais qu’elle  soit hachée, liquide ou  semi-liquide, la nourriture  doit être satisfaisante sur  le plan du goût. Pour cela,  il ne faut pas hésiter à essayer  de nouveaux ingrédients  et préparations. 

 

Après la maladie 

Alors que certaines personnes  se ruent sur la nourriture après  la maladie, d’autres conservent  une grande prudence liée à la  peur persistante de ne pas digérer  ou développent des aversions  alimentaires. Il est donc important  de s’écouter et de continuer à être  suivi sur le plan nutritionnel,  notamment parce que le risque  d’accident cardio-vasculaire est  plus important après un cancer. 

 

A lire 

Alimentation et cancer,  comment s’alimenter  pendant les traitements ?,  brochure éditée par la Ligue  contre le cancer, téléchargeable  sur le site www.ligue-cancer.net   

 

ILLUSTRATIONS FRÉDÉRIC BENAGLIA  

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