Les bienfaits de l’aspirine à l’étude

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L’aspirine, tout le monde connaît. Ce fameux médicament aux propriétés antalgiques, antipyrétiques, antiagrégantes et anti-inflammatoires pourrait avoir un effet bénéfique dans la prévention et l’évolution de certains cancers, notamment les cancers colorectaux. De vastes études sont en cours pour confirmer ce rôle positif.

par Corinne Drault

L’étude des bienfaits potentiels de l’aspirine dans la prévention des cancers remonte à la fin des années 2000. En 2010, l’équipe de Peter Rothwell (Université d’Oxford) publie une analyse de cinq essais destinés à l’origine à évaluer l’impact de l’aspirine sur le risque d’accidents cardiovasculaires(1). Cette étude a porté sur un effectif de près de 17 000 patients suivis sur vingt ans. Elle a mis en évidence une réduction, sur le long terme, de l’incidence et de la mortalité du cancer colorectal chez des sujets ayant pris de l’aspirine pendant plusieurs années à une dose d’au moins 75 mg par jour. Mais les travaux des épidémiologistes d’Oxford ne se sont pas arrêtés à ce résultat. En 2012, deux nouvelles études publiées dans la revue The Lancet mettent en évidence une réduction de l’incidence de ce cancer et de la mortalité associée, cette fois à court terme, mais également un risque réduit de développer un adénocarcinome* métastatique chez des patients prenant de petites doses journalières d’aspirine(2)(3). À n’en pas douter, ces résultats présentent un intérêt majeur. Peuvent-ils faire de l’aspirine un futur incontournable de la prévention anticancéreuse ? La question reste à trancher et la prudence s’impose. En effet, ces études rétrospectives ne permettent pas de conclure sur un lien de cause à effet. « Manquent des résultats d’études prospectives et des essais cliniques contrôlés spécifiques pour apporter la preuve que l’aspirine permet bien de diminuer le risque de cancer colorectal », souligne le professeur Côme Lepage, gastro-entérologue spécialisé en oncologie digestive et directeur de l’équipe Inserm Épidémiologie et recherche clinique en cancérologie digestive (EPICAD).

Médicament universel ou thérapie ciblée ?

Si les travaux de Peter Rothwell constituent des pistes sérieuses pour la prévention médicamenteuse de certains cancers, d’autres résultats permettent également d’envisager une utilisation de l’aspirine en traitement adjuvant du cancer colorectal. En effet, une étude réalisée à l’institut Dana-Farber (Boston, États-Unis) a mis en évidence une réduction importante de la mortalité due au cancer colorectal chez des patients prenant régulièrement de l’aspirine après le diagnostic de la maladie(4). Mais, si cette réduction de mortalité spécifique est conséquente (82 %), elle n’a été constatée que pour un sous-groupe particulier de patients, ceux dont les tumeurs sont caractérisées par la mutation d’une protéine, la phosphoinositide 3-kinase ou PI3-kinase. Cette protéine, qui résulte de l’expression de l’oncogène* PIK3CA, est bien connue pour son implication dans divers cancers. Dans le cancer colorectal, la forme mutée de la PI3-kinase est suractivée et accroît de façon importante la capacité de survie des cellules cancéreuses. Et c’est à ce niveau que s’exerce l’effet anticancéreux de l’aspirine. « L’aspirine agit en bloquant cette protéine intracellulaire, qui est hyperactivée en cas de mutation, c’est-à-dire qu’elle fonctionne à plein régime sans possibilité de réguler son activité », indique le professeur Lepage. Et de poursuivre : « Environ 15 % des patients atteints de cancer colorectal sont porteurs d’une mutation dans la PI3-kinase. Ce sont ces malades qui pourraient bénéficier d’une administration d’aspirine au long cours ». En d’autres termes, si l’aspirine devait un jour être utilisée en traitement adjuvant du cancer colorectal, ce serait sous la forme d’une thérapie ciblée, efficace seulement chez les patients porteurs d’une anomalie affectant la PI3-kinase.

Des essais pour la prévention des rechutes

Aujourd’hui, plusieurs essais cliniques ont été lancés afin d’évaluer la capacité de l’aspirine à prévenir le risque de rechute après traitement de divers cancers. À titre d’exemples, deux études prospectives menées auprès de patients opérés pour un cancer du côlon positif pour la mutation de la PI3-kinase ont été lancées. L’une par le groupe suisse de recherche clinique sur le cancer (SAKK) en 2015, l’autre par la Fédération francophone de cancérologie digestive (FFCD) en 2016. Cette seconde étude, portée par le professeur Pierre Michel (CHU Rouen), a bénéficié d’une demande de financement dans le cadre d’un programme hospitalier de recherche clinique (PHRC), soutenu par l’Institut national du cancer (INCa). Un groupe de patients recevra durant trois ans 100 mg d’aspirine, un autre un placebo. Ils seront suivis pendant dix ans. Le SAKK et la FFCD se sont déjà accordés pour rassembler leurs données afin de conclure sur un nombre plus important de patients. Ces travaux contribueront à délimiter les bénéfices de l’aspirine dans la prévention des rechutes des cancers colorectaux. Et, si l’aspirine se révélait effectivement efficace, son utilisation pour la prévention d’autres tumeurs impliquant la PI3-kinase mériterait également d’être précisément testée. De nombreux sujets de recherche en perspective.

 

Surtout pas d’automédication

Les personnes à haut risque de cancer colorectal ne pourraient-elles pas s’autoriser à prendre de petites doses d’aspirine à titre préventif ? La réponse est non ! En effet, l’aspirine peut être responsable d’effets secondaires majeurs, liés à ses propriétés antiagrégantes pour les plaquettes, qui augmentent les risques de saignement : accidents vasculaires cérébraux hémorragiques, hémorragies digestives (ulcères), anémie par saignement chronique… Aussi est-il indispensable que les prescriptions soient réalisées par des médecins. À l’heure actuelle,il n’y a pas assez d’éléments pour pouvoir prescrire l’aspirine dans cette indication de prévention de rechute du cancer.

 

*Glossaire

Adénocarcinome : les adénocarcinomes représentent la grande majorité des cancers. Ils découlent de la transformation des cellules épithéliales qui recouvrent des glandes (tels le pancréas, la prostate, les glandes mammaires, le foie…).

Oncogène : un gène dont l’altération favorise la transformation cancéreuse d’une cellule.

 

(1) Rothwell PM et al., The Lancet, 2010, 376, 1741-1750.

(2) Rothwell PM et al., The Lancet, 2012, 379, 1602-1612.

(3) Rothwell PM et al., The Lancet, 2012, 379, 1591-1601.

(4) Liao X. et al, N. Engl. J. Med., 2012, 367, 17, 1596-1606.

 

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