Prix des traitements innovants : une addition trop élevée

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La recherche et le développement de molécules innovantes permettant d’améliorer les traitements anticancéreux ont un prix. Jugeant celui-ci parfois exorbitant ou inexpliqué, la Ligue contre le cancer tire la sonnette d’alarme et propose des actions en vue d’une régulation.

par Chloé Dussère

Aux États-Unis, le Tarceva®, un traitement utilisé contre certains cancers bronchi­ques coûte plus de 78 000 dollars par an pour chaque patient traité, alors que son générique pourrait être mis sur le marché au prix de 230 dollars(1). En France, la prochaine molécule qui devrait améliorer le traitement  du mélanome, le Keytruda®, coûterait plus de 100 000 euros par an par malade. Pour la Ligue contre le cancer, le compte n’y est pas.

Au-delà des montants élevés de ces produits, l’association dénonce le mode de calcul de ces tarifs. « En France, les prix des médicaments dépendent du service médical qu’ils rendent, explique Jean-Paul Vernant, onco-hématologue et administrateur de la Ligue contre le cancer. C’est une spécificité de l’industrie pharma­ceutique et je ne connais pas d’autres secteurs qui se permettraient un tel mode de calcul. En effet, il serait choquant que les fabricants d’airbags fassent payer leurs produits en fonction du nombre de vies sauvées. En fait, ils établissent leurs prix en tenant compte du développement, de la fabrication et du bénéfice raisonnable qu’ils souhai­tent en tirer. Si, dans les années 50, le prix des médicaments qui ont permis de guérir la tuberculose avait été calculé en fonction du nombre de vies sauvées et du nombre d’années de sanatorium évitées, il aurait été exorbitant, inaccessible, et les gens mourraient encore de tuberculose en France. »

Autre motif de critique : les différences de prix pratiquées d’un pays à l’autre pour un même traitement. « En 2014, le traitement avec le Gleevec®, très efficace contre la leucémie myéloïde chronique, coûtait au moins 90 000 dollars aux États-Unis, poursuit Jean-Paul Vernant. En France, le prix oscillait de 27 000 à 40 000 euros selon la dose prescrite. À titre de comparaison, l’Inde fabrique aujourd’hui un générique tout à fait efficace, qui coûte environ 2 000 dollars par an. Comment justifier ces écarts alors que la recherche et le développement de ce médicament produit par Novartis ont été très limités et sont largement amortis depuis plus de dix ans ? »

 

Transparence et pertinence : le combat de la Ligue

Pour assurer l’équité d’accès aux traitements anticancéreux innovants, la Ligue contre le cancer demande la transparence totale dans la fixation des prix, mais aussi dans les remboursements des médicaments innovants. L’association propose la création, par les pouvoirs publics, d’un site Internet accessible au grand public, consacré aux médicaments innovants en cancérologie, et à toute la mécanique nécessaire à sa mise sur le marché. Actualisé en permanence, cet espace serait un site d’information, de débat et de vigie. Chaque visiteur pourrait aussi y consulter le détail de la composition du prix de chaque médicament innovant en cancérologie.

La Ligue plaide également pour un prix juste des médicaments, un tarif fondé sur le coût réel de la recherche, du développement et de la production-distribution. Elle demande, pour cela, la prise en compte des équipes de recherche académiques – issues d’organes dits souvent publics, parfois soutenus par des associations telles que la Ligue –, dont les travaux conduisent aux nouvelles molécules, que ces équipes appartiennent à des laboratoires de recherche fondamentale ou à des services de recherche clinique. Et, pour assurer la pertinence des prix, la Ligue propose la mise en place de mécanismes de régulation de ces tarifs. En clair, ces derniers doivent tenir compte de critères liés à l’utilisation des médicaments innovants en situation réelle : le nombre de patients, de prescripteurs, leur efficacité… Des outils de mesure garantissant la pertinence des prix devraient être mis en place et la Ligue prône d’intégrer chaque étape de la chaîne de développement – recherche, production, frais de commercialisation… – dans la décomposition du prix des médicaments innovants en cancérologie. En matière de transparence, l’association demande une plus grande rigueur dans les déclarations de liens d’intérêt entre les décideurs en santé et les autres acteurs impliqués (prescripteurs, commissions, instances décisionnelles, élus) et, bien sûr, l’industrie pharmaceutique.

 

Place à l’action !

Afin que la question du prix des médicaments ne soit pas soumise aux seules décisions des laboratoires pharmaceutiques, la Ligue contre le cancer demande, par surcroît de la présence de représentants d’associations de patients dans les instances décisionnaires, l’ouverture immédiate d’un débat public sur ce sujet. Celui-ci pourrait prendre la forme d’États généraux du médicament, réunissant citoyens, associations, institutions publiques, décideurs politiques, personnes malades, proches, professionnels de santé… Et, pour commencer à créer les conditions du dialogue, la Ligue a lancé une plateforme de débat et de soutien, hébergée sur son site www.ligue-cancer.net. Cet espace favorise les échanges, recueille les témoignages sur le thème du prix des médi­caments innovants et propose de soutenir la démarche de l’association via une pétition.

« À l’issue des débats générés par cette plateforme, les pouvoirs publics devront, dans leur rôle de défense de l’intérêt commun, prendre de nouvelles dispositions pour réguler les prix des médicaments innovants et garantir la protection de notre système de santé », annonce Jacqueline Godet, présidente de la Ligue contre le cancer. Avec toutes ces mesures, c’est un système de santé toujours plus juste, plus équitable et plus soutenable économi­quement que l’association souhaite dessiner avec tous les autres acteurs concernés.

(1) Le Monde, éco&entreprise, 27septembre 2015.

 

INTERVIEW

 

CHRISTOPHE LEFEVRE,

49 ans, en rémission d’une leucémie myéloïde chronique

«Sans traitement innovant, j’aurais succombé à ma leucémie.»

En 2003, pendant l’été de la canicule, je me sens fatigué et j’ai quelques vomissements, mais je ne m’alerte pas plus que ça, car les fortes températures sont difficiles à supporter pour tout le monde. Je finis par consulter mon médecin et une prise de sang révèle la présence de blastes(1) dans le sang. Cela ne fait pas de doute : je suis atteint d’une leucémie myéloïde chronique. On m’annonce qu’il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre, six mois maximum. Pendant quinze jours, je reste enfermé chez moi, à préparer les papiers pour le notaire. Puis, mon médecin me convoque à l’hôpital pour des examens complémentaires. Après avoir mené des études de biologie moléculaire, il m’annonce qu’il va pouvoir me « guérir » grâce à un tout nouveau traitement qui n’a pas encore été mis sur le marché : le Gleevec®. Je décide d’y croire et, après quatre ans de ce traitement, suivi de cinq ans avec une autre molécule, le Sprycel®, je suis considéré comme étant en rémission. Tout au long de mes traitements, j’ai pu avoir accès aux tarifs des médicaments : 4 500 euros mensuels pour une boîte de Gleevec®, 400 euros pour une dose de facteur de croissance dont j’avais besoin deux fois par semaine pour lutter contre la baisse de mes défenses immunitaires, et je n’ose pas imaginer le prix des analyses de biologie molé­culaire que je fais deux fois par an pour le suivi de ma maladie. Heureusement, comme je faisais partie d’une cohorte, le Gleevec® était pris en charge par l’hôpital. Pour le reste, j’ai eu la chance d’être totalement remboursé par l’assurance maladie et ma mutuelle. Mais la prise en charge en affection longue durée (ALD) et, surtout, son renouvellement impliquent parfois un délai d’attente un peu stressant. Pour des personnes qui sont déjà en situation précaire et isolées, ces aléas doivent être difficiles à supporter.

(1) Cellules immatures, c’est-à-dire des globules blancs qui n’arriveront jamais à maturité.

 

PR JEAN-JACQUES ZAMBROWSKI,

économiste de la santé et médecin à l’hôpital Bichat

« Nous ne pouvons pas dire que la fixation des prix des médicaments manque de transparence. »

 

En France, la fixation du prix des médicaments n’a rien de fantaisiste. Une fois l’autorisation de mise sur le marché (AMM) obtenue, le médicament est soumis à la Commission de la transparence, rattachée à la Haute Autorité de santé. Celle-ci en détermine le service médical rendu, en fonction de la gravité de la maladie qu’il traite et du bénéfice thérapeutique obtenu, en termes d’efficacité et de tolérance, puis l’amélioration de ce service médical rendu par rapport à ce qui existe. Ensuite, le médicament passe devant un second groupe d’experts indépendants : la Commission d’évaluation économique et de santé publique (CEESP). Celle-ci va en évaluer l’efficience, c’est-à-dire le rapport de son coût-efficacité. Le Conseil de l’hospitalisation décide alors de la légitimité d’inscrire ce médicament sur la liste de ceux facturés en supplément aux hôpitaux, qui sera ainsi pris en charge par l’assurance maladie. Pour les médicaments vendus en pharmacie de ville, le Comité économique des produits de santé (CEPS) négocie le prix avec le laboratoire sur la base des rapports établis par les précédentes commissions. Tout au long de ce processus, les représentants de l’assurance maladie sont présents et défendent l’intérêt des patients. La légitimité du discours des industriels par rapport aux prix qu’ils demandent est soigneusement examinée. Une association de malades telle que la Ligue a donc raison de maintenir sa vigilance par rapport aux demandes des laboratoires, mais, concernant la fixation des prix, le dispositif français ne manque pas de vigilance.

 

PHILIPPE LAMOUREUX,

directeur général des Entreprises du Médicament (Leem)

« Le système médical français ne sait pas encore s’adapter aux innovations technologiques. »

En France, le prix d’un traitement est principalement déterminé par sa valeur thérapeutique, à l’issue d’une procédure administrative lourde et contraignante. Si ce tarif, parfois élevé, doit légitime­ment faire l’objet d’un débat, encore faut-il se poser toutes les bonnes questions. Par exemple, comment le système de santé français doit-il se transformer pour accueillir ces innovations ? En effet, les nouveaux traitements, qui vont se multiplier en cancérologie, vont complètement transformer l’organisation de notre système de soins, et réduire notamment les coûts de prise en charge des malades à l’hôpital en raison du développement de l’ambulatoire. Nous avons la conviction que le progrès thérapeutique va offrir une formidable opportunité à la fois d’améliorer la qualité des soins pour les patients et d’optimiser les coûts de notre système de soins. La France met traditionnelle­ment beaucoup de temps à s’adapter à l’innovation techno­logique. Avec toutes les opportu­nités qu’offre la recherche contre le cancer – traitements sur mesure, immuno­thérapie… –, l’innova­tion est de retour et nous sommes à l’aube d’une révolution qui sera bénéfique pour les malades. Et c’est à nous, industriels, associations de patients et acteurs de santé de nous réunir pour trouver ensemble les moyens d’anticiper ces changements.

 

LE POINT DE VUE DE

JACQUELINE GODET,

présidente de la Ligue contre le cancer

« Le coût actuel des médicaments innovants représente un enjeu pour l’assurance maladie, qui ne pourra plus un jour les rembourser. »

 

Que dénonce la Ligue aujourd’hui ?

Nous dénonçons le prix exorbitant et scandaleux des médicaments anticancéreux innovants, ceux qui résultent de la recherche. La Ligue souhaite attirer l’attention sur le risque encouru de ne pas pouvoir utiliser ces traitements innovants pour tous les malades. La population doit être informée et les décideurs politiques doivent être alertés parce que, dans notre pays, où le système de santé est remarquable, où tout est pris en charge, le coût actuel des médicaments innovants représente un enjeu pour l’assurance maladie qui ne pourra plus un jour les rembourser. En conséquence, certains patients ne pourront plus être soignés et de très fortes inégalités d’accès aux soins apparaîtront.

Vous dénoncez également la logique de marché dans laquelle s’inscrivent les laboratoires…

Absolument ! Et c’est le rôle de la Ligue, en tant qu’association défendant les droits des personnes malades, d’expliquer le fait que les industries pharmaceutiques fixent les prix en fonction du marché du pays dans lequel le médicament est distribué. Ainsi, le prix d’un même médicament peut varier de 1 à 100 selon les pays dans lesquels il est distribué. Les tarifs doivent être fixés de façon plus transparente, avec un contrôle des institutions publiques de chaque pays. Par ailleurs, les industries pharmaceutiques investissent de moins en moins dans la recherche, qui se fait essentielle­ment dans les institutions publiques. Par conséquent, dans le prix du médicament, le coût de la recherche et du développement pour élaborer un médicament a beaucoup diminué, mais, en revanche, le coût de la production et du marketing est pris en compte et peut représenter jusqu’à 30 % du chiffre d’affaires lié à la diffusion de ce médicament.

Quels sont les risques ?

Le principal risque, c’est que l’assurance maladie ne puisse plus prendre en charge le coût des traitements. Et cela est particuliè­rement vrai et perturbant pour les malades atteints de cancers, dont le nombre augmente chaque année. En Grande-Bretagne, on ne traite pas les personnes au-delà d’un certain âge. Le pays estime que sauver une année de vie ne devrait pas coûter plus de 30 000 euros. En consé­quence, il ne rembourse plus les médicaments qui soignent ou prolongent la vie dès qu’ils dépassent ce montant. Ce qui veut dire que seules les personnes les plus riches peuvent se payer certains médicaments.

En France, y a-t-il déjà des inégalités d’accès aux médicaments ?

Oui, avant même l’ouverture de notre observatoire, nous avons déjà beaucoup de témoignages qui nous prouvent que les inégalités s’installent en France. C’est pour éviter que la tendance ne s’amplifie que la Ligue a décidé de lancer ce mouvement d’alerte auprès de la population et des décideurs. Il m’a notamment été rapporté que, dans un cas particulier, un centre de soins très connu en France avait recommandé à la famille d’un malade d’aller acheter la molécule innovante en Suisse. La raison invoquée : l’établissement ne voulait pas l’acheter lui-même en raison de son prix très élevé. La famille, qui était prête à tout pour sauver son proche, est allée chercher ce médicament en Suisse et l’a ramené en France pour que la personne malade concernée puisse bénéficier du traitement. Cette situation est particulièrement choquante, car une famille qui n’aurait pas eu les moyens de faire ce voyage n’aurait pas pu sauver son proche.

Comment allez-vous gérer le site Internet que vous lancez sur le médicament ?

Sur ce site, tout le monde pourra témoigner, s’informer, poser des questions, formuler des commentaires. Nous allons nous organiser pour répondre à tous les internautes. D’ailleurs, la Ligue a l’habitude de ce genre d’initiatives, et c’est grâce à elle que l’on pourra collationner de nombreuses infor­mations et des exposés de situation que nous ferons connaître aux institutions et décideurs publics.

 

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