Le cancer, fond de commerce des charlatans

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Docteur en naturopathie, praticien en psychothérapie, docteur en médecine holistique…, de nombreux charlatans peuvent se cacher derrière ces titres censés inspirer confiance. Mais bien souvent, les solutions qu’ils proposent sont chères, inefficaces et parfois même dangereuses. Surtout quand leurs victimes sont atteintes de cancer.

Par CHLOÉ DUSSÈRE – Illustrations EMMA TISSIER

Le 5 octobre 2011, quand Steve Jobs, père de la célèbre firme informatique à la pomme, décède à l’âge de 56 ans d’un cancer du pancréas, l’émotion est grande, mais laisse rapidement place à la polémique. En effet, l’inventeur surdoué avait fait le choix de combattre la maladie en remplaçant tout traitement – chirurgie et chimiothérapie – par des jus de légumes, de l’acupuncture et autres thérapies alternatives. Au grand dam de ses proches, Steve Jobs était sans doute la proie d’un ou plusieurs charlatans prônant des méthodes dites « douces », en remplacement des thérapies reconnues par la médecine traditionnelle. En est-il mort ? La question fait débat pour Steve Jobs, mais aussi pour tous les anonymes qui, comme lui, ont cessé tout traitement au profit de solutions alternatives. Le cancer, une maladie qui suscite de nombreuses peurs et incertitudes, est le terrain de jeu favori de personnes malveillantes, qui monnayent leurs conseils et autres potions censées soulager les malades… et même les sauver.
Qui sont ces charlatans ? Comment agissent-ils ? Quels dangers représentent-ils ?

Ces marchands d’espoir aux mille visages
Figure populaire traditionnellement associée au monde rural, le charlatan a progressivement quitté les campagnes pour développer ses activités en ville, là où la concentration de malades, et donc de clients potentiels prêts à tout pour se soigner, est plus importante. « Nous distinguons aujourd’hui deux grandes catégories de charlatans, annonce le docteur Serge Blisko, président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes, voir encadré). La première regroupe ceux qui surfent sur l’attrait pour les thérapeutiques naturelles, associées au bien-être. Très nombreux, ils prônent jusqu’à 400 méthodes, allant de la théorie des chakras aux opérations à mains nues. Leur credo : éliminer la médecine médicamenteuse pour la remplacer par des techniques non invasives. La seconde catégorie de charlatans relève de l’obscurantisme et développe des théories pseudoscientifiques. Ils fabriquent des médicaments censés soigner les malades en se substituant à la pharmacopée traditionnelle. Ces produits sont disponibles sur Internet, mais aussi parfois dans l’arrière-boutique de certaines pharmacies peu scrupuleuses. »
Certains guérisseurs jouent sur tous les tableaux en appartenant à ces deux catégories, et la grande majorité d’entre eux n’a aucune formation médicale.
Côté communication, après les pittoresques cartes de visite de marabouts promettant monts et merveilles, les charlatans communiquent désormais très souvent sur Internet. Leurs sites sont eux aussi plein de promesses et souvent très documentés. Même s’ils critiquent vivement la médecine classique, les guérisseurs sont fréquemment en quête d’une validation scientifique de leur pratique, quitte à s’inventer des titres et des diplômes, ou à organiser des rencontres dans des facultés de médecine. Ils ont la plupart du temps pignon sur rue, et leur mode de recrutement privilégié reste le bouche-à-oreille. « Dans leur pratique, rien n’est gratuit, précise également Serge Blisko. Leurs consultations sont très chères et non remboursées par l’assurance maladie. Ils proposent très rapidement des produits dérivés, comme des DVD ou des participations à des séminaires qui sont, eux aussi, très onéreux. »

Le cancer, sujet de prédilection des charlatans
Parce que le cancer est une maladie très répandue, comportant encore des zones d’ombre, il ouvre le champ à de multiples interprétations, comme celles que le cancer n’existe pas ou qu’il est le fruit d’un choc psychologique, la réparation d’un malheur… En plus d’être générateur de peur et d’interrogation, le cancer peut aujourd’hui prendre la forme d’une maladie chronique, laissant les patients menacés par une épée de Damoclès pendant plusieurs années. « Ces malades, qu’on dit atteints d’une affection de longue durée, vivent dans un état d’inconfort et de stress permanent, explique Serge Blisko. De ce fait, ils représentent une clientèle privilégiée pour les charlatans. »
En parallèle, les personnes traitées pour un cancer sont souvent en proie à de nombreuses questions et doutes, face auxquels les médecins n’apportent pas forcément de réponses. « La froideur et l’extrême technicité des équipes d’oncologie ne sont pas toujours en phase avec les attentes des malades, qui ont souvent besoin d’une aide psychologique et n’osent pas parler de tout à leur médecin, ajoute Serge Blisko. Les charlatans sont souvent très habiles pour capter cette manne d’individus en état de faiblesse, prêts à dépenser de l’argent pour trouver des réponses à leurs questions. »

Des dérives à dénoncer
Parce qu’elle repose sur la manipulation mentale de personnes vulnérables, a fortiori quand elles sont atteintes d’un cancer, la pratique du charlatanisme est vigoureusement décriée par la Ligue contre le cancer. « Il y a un réel danger quand commence la perte de chance de guérison liée au détournement des traitements classiques, estime le professeur Simon Schraub, administrateur national de l’association. Nous mettons également en garde les malades sur les risques de dépenses trop importantes auxquelles ils pourraient s’exposer pour suivre ces thérapeutiques qui n’ont aucun fondement scientifique. » Pour la Miviludes également, les méthodes proposées par les vrais-faux médecins peuvent rapidement poser problème. « Ce type d’appro­che constitue un danger, dans la mesure où elle remet en question des acquis scientifiques, analyse Serge Blisko. Certains charlatans vont jusqu’à conseiller aux malades d’arrêter leurs traitements. C’est là que la dérive sectaire et la mise en danger de la vie d’autrui commencent. Au sein de la Miviludes, nous sommes régulièrement interpellés par des familles accablées par la perte d’un proche ayant décidé d’arrêter les soins. » Ce type d’histoire et d’abus en tous genres est d’ailleurs régulièrement porté devant les tribunaux, où comparaissent des personnes pour exercice illégal de la médecine ou de la phar­macie. C’est ainsi qu’en mai 2013 cinq personnes – dont deux « vrais » pharmaciens et un médecin –, membres de l’association Choisis la vie, ont écopé de peines de prison avec sursis allant de six mois à un an. Leur fait d’armes : fabriquer et commercialiser des médicaments appelés « Solomidès », non autorisés sur le marché ! Parmi ces produits, la gamme Vita, censée lutter contre certaines maladies dégénératives, avait le grand défaut de contenir des substances hautement cancérigènes, comme l’uréthane. Le scandale a été révélé après qu’une patiente, traitée avec ces médicaments pour une sclérose en plaques, a été admise d’urgence en réanimation.

Des solutions complémentaires, pas alternatives
Quand elles ne sont pas proposées comme des alternatives, c’est-à-dire des solutions de remplacement des traitements, les thérapies autres que celles reconnues par la médecine officielle peuvent avoir un effet bénéfique sur les malades. « En complément d’une chimiothérapie, pour soulager les douleurs par exemple, l’acupuncture et l’hypnose peuvent notamment donner de très bons résultats, indique Serge Blisko. Ces méthodes ne sont pas dangereuses et la médecine, qui évolue en permanence, n’hésite pas à s’en inspirer. » Même constat pour la Ligue, qui recommande cependant aux malades d’informer leurs médecins sur les solutions complémentaires auxquelles ils adhèrent. « Certains produits peuvent être toxiques, comme la vitamine A qui peut entraîner des troubles hépatiques, ou être incompatibles avec le traitement suivi, explique le professeur Simon Schraub. Globalement, 30 % des patients qui prennent un traitement complémentaire n’en n’informent pas leur médecin, s’exposant ainsi à des risques pour leur santé. » Pour le président de la Miviludes, certains médecins ont par ailleurs leur part de responsabilité dans le succès de méthodes alternatives aux traitements médicaux. « Quand les médecins sont mêlés à des affaires de corruption ou de conflit d’intérêts avec certains laboratoires, ils passent eux-mêmes pour des charlatans, estime Serge Blisko. Le monde scientifique se doit d’être irréprochable et d’avouer la part de doute que comporte la pratique médicale. »
 

DES MAGNÉTISEURS À L’HÔPITAL

Ils revendiquent un don capable de soulager certaines douleurs. Ces magnétiseurs, appelés également « coupeurs de feu », peuvent passer pour des charlatans, mais la médecine traditionnelle, si elle n’explique pas les raisons de leur don, constate les bénéfices qu’ils apportent à certains patients. Certains hôpitaux font même appel à leurs talents si les familles le souhaitent. À la demande des malades, l’Association grenobloise d’aide et de recherche en oncologie (Agaro) rencontre des coupeurs de feu et valide leur capacité à accueillir des patients. Tous doivent suivre une formation à l’écoute, réalisée par le CLABH (École des bénévoles de l’hôpital de Grenoble). Les malades peuvent donc bénéficier des soins de ces magnétiseurs gratuitement. Ainsi encadrée et non lucrative, cette pratique s’affranchit de toute dérive sectaire. « Cette méthode ne fonctionne pas avec tout le monde, elle représente une aide pour les personnes qui redoutent particulièrement les effets de la radiothérapie, explique Mireille Mousseau, chef du service de cancérologie du CHU de Grenoble.
Avec certains malades, les résultats sont importants : ils ne ressentent plus la douleur des brûlures ou les fourmillements dans les mains et les pieds liés à certaines chimiothérapies. » D’autres établissements font appel aux coupeurs de feu, comme le centre des grands brûlés, à Lyon, qui, là encore à la demande des familles, les fait intervenir, notamment auprès des nourrissons.
 

MIVILUDES : SES MISSIONS, SES ACTIONS

Mission interministérielle créée en 2002, la Miviludes est un observatoire du phénomène sectaire, portant notamment atteinte aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales. Elle coordonne également l’action préventive et répressive des pouvoirs publics à l’encontre des dérives sectaires. La Miviludes est aussi chargée d’informer le public sur les risques et dangers des dérives sectaires et facilite la mise en œuvre d’actions d’aide aux victimes de ces dérives.
« Concrètement, nous recensons les questions et témoignages des individus qui nous contactent, explique Serge Blisko, le président de la Miviludes. Ils peuvent faire appel à nous quand ils ont un doute sur une pratique censée les soigner, ou bien même nous signaler des agissements qui les inquiètent. Nous pouvons être amenés à transmettre ces témoignages à la justice, notamment quand nous pressentons un danger de maltraitance ou pour la vie. »

 

Témoignage

PHILIPPE-JEAN PARQUET, professeur honoraire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Lille II et membre du conseil d’administration de la Miviludes

« Les guérisseurs s’infiltrent dans les failles de la médecine reconnue. »
Les charlatans sont incapables d’apporter les preuves scientifiques de l’efficacité de leurs méthodes, alors ils présentent pour convaincre des témoignages, des expériences tirés du vécu de leurs patients. Ainsi, le malade s’identifie à la personne guérie. Une autre de leur stratégie consiste à dénigrer la médecine traditionnelle, à dire que les traitements sont trop difficiles à supporter. Leurs méthodes, elles, sont une promesse de bien-être et de guérison. Enfin, ceux qui proposent des thérapeutiques non scientifiquement validées obtiennent définitivement l’adhésion des malades par l’empathie et l’écoute, des qualités qui manquent encore à certains médecins. Ils peuvent provoquer cependant des effets sur des symptômes associés à la maladie, mais pas sur celle-ci, le pouvoir du psychisme pouvant agir sur ces symptômes périphériques. Et quand le malade ne voit aucune amélioration, les guérisseurs n’hésitent pas à utiliser la culpabilisation en expliquant que tout est de sa faute, qu’il n’a pas assez bien suivi les recommandations du guérisseur.

 

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