Le cancer sous influence

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Médicaments, tabac, alcool…, les lobbys règnent en maîtres. Pour servir leurs intérêts, ils emploient des stratégies bien rodées qui mettent à genoux les pouvoirs publics. Et cela, aux dépens des consommateurs, victimes collatérales de plus en plus concernées par le cancer. Focus sur ces « pros » de l’influence qui tiennent la France.

PAR LINDA TAORMINA – ILLUSTRATIONS LYNDA CORRAZA

 

Ils ont l’art de peser sur les décisions politiques et d’influencer l’opinion publique. Ils sont partout, que ce soit au Parlement, dans les entreprises, les fédérations professionnelles, les syndicats, les associations ou encore les ONG. Eux, ce sont les lobbyistes, des représentants d’intérêts privés qui forment des groupes de pression très puissants pour limiter les actions qui vont à l’encontre de leurs intérêts. Quitte à avoir une large responsabilité sur l’impact sanitaire et économique de la France.

 

 Le marché d’abord 

Les industriels de la pharmacie épinglés par la presse pour des affaires de « gros sous », ce n’est pas nouveau. Accusés de s’enrichir sur le dos des malades, ils proposent des traitements à des prix exorbitants et réalisent des marges colossales. Ainsi, alors que le coût de production du médicament contre l’hépatite C, maladie responsable de certains cancers du foie, est inférieur à 100 euros, son prix de vente varie d’un pays à l’autre. Il coûte près de 43 000 euros en France et jusqu’à 80 000 euros aux États-Unis, et seulement 800 euros en Égypte !(1) « Les fabricants définissent leurs prix en fonction de la solvabilité du pays », dénonce Catherine Lemorton, présidente de la Commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale. Et cela, sans jamais prendre en compte l’intérêt du patient ni celui de l’assurance maladie. Du côté du lobby des alcooliers, même constat. Chaque année, l’alcool est responsable de la mort de 49 000 personnes, dont 15 000 par cancer(2), mais les pouvoirs publics manquent cruellement de volonté politique pour agir sur les terrains de la recherche et de la prévention. Et pour cause : le positionnement de l’industrie de l’alcool occupe une place de choix dans l’économie. La France est le premier producteur et exportateur mondial de vin. À elle seule, la filière viticole représente 250 000 emplois directs et 300 000 emplois indirects. En 2011, le chiffre d’affaires des boissons alcoolisées (vins et spiritueux) vendues sur le marché intérieur et à l’export s’élevait à 22 milliards d’euros(3).

Dans l’industrie du tabac, les chiffres sont aussi alarmants. En 2010, la France comptait 16,4 millions de fumeurs et 73 000 victimes du tabac à cause de leur addiction à la nicotine. Mais ces décès pèsent peu face aux revenus tirés du tabac. Chaque année, les fabricants engrangent, en France, environ 1 milliard d’euros de béné­fices nets, tandis que, de son côté, l’Etat perçoit 14 milliards de taxes issues de la vente du tabac !(4) « Mais le tabac coûte beaucoup plus cher à la collectivité qu’il ne lui rapporte », sou­ligne Marc Lomazzi, journaliste et auteur d’une enquête sur ce lobby(5). En effet, en 2015, le coût social du tabagisme en France s’évaluait à plus de 120 milliards d’euros(6).

 

Au-dessus des lois

Pour garantir une économie fructueuse, les lobbyistes emploient des stratégies bien rodées. Et ils ne manquent pas d’imagination. Pour contourner la loi Évin, qui interdit la publicité sur le tabac, un grand cigarettier a trouvé la parade. « Marlboro s’est rapproché de la marque de prêt-à-porter Chevignon, raconte Marc Lomazzi. En boutique, on pouvait acheter des chemises siglées à son nom ! » Plus extravagant encore : le monde de la Formule 1. Il fut un temps où la retransmission des courses automobiles à la télévision était l’occasion de voir défiler les sponsors sur les écrans, généralement des cigarettiers. Depuis que la loi l’interdit, Marlboro continue d’apparaître, mais de manière presque subliminale : « Sur les circuits internationaux, les ailerons des Ferrari représentaient le célèbre chevron rouge et blanc de la marque », ironise le journaliste.

Des exemples comme ceux-ci, il en existe pléthore. Preuve que les lobbyistes ne reculent devant rien pour servir leurs intérêts. Au point de mentir pour vendre toujours plus de mar­chandises, pourtant nocives pour la santé. Minimi­sation des risques, études biaisées, argumentation orientée auprès des élus, propagande… sont autant de techniques mises au point pour s’imposer. Le lobby de l’alcool, tout comme celui du tabac, a développé une stratégie d’influence qui repose notamment sur une présence partout où le sujet de la consommation et de ses effets peut être évoqué. Cette occupation du terrain vise à prévenir ou atténuer une présentation négative des produits qui aurait un impact commercial direct. Ainsi, le lobby de l’alcool a investi en France le champ scientifique, en créant son propre organisme – l’Institut de recherches scientifiques sur les boissons (IREB), devenu aujourd’hui la Fondation pour la recherche en alcoologie –, chargé de réaliser des études soi-disant indé­pendantes. « Comme il est financé par les alcooliers, cet institut ne soutiendra jamais des sujets qui gêneraient leur image », souligne Bernard Basset, vice-président de l’ANPAA(7). De la même façon, les fabricants de tabac font réaliser chaque année par le cabinet d’audit KPMG une étude sur les trafics de cigarettes en France. « Le but de cette étude très orientée est de montrer que toute hausse des prix en France ne peut que favoriser l’essor d’un marché parallèle qui risque d’alimenter les réseaux de contrebande et la mafia », indique Marc Lomazzi.

Contre-discours, pressions, censure

« C’est la dose qui fait le poison », clamait Paracelse, un célèbre alchimiste au XVIe siècle. Aujourd’hui, les alcooliers semblent tenir le même discours. Sauf que, en matière de cancer, c’est prouvé : l’alcool est très nocif, même à faibles doses(8). C’est pourtant en tenant ce genre de contre-discours que le lobby de l’alcool par­vient à trouver une résonance dans l’esprit des gens. Une stratégie d’influence qui utilise des éléments de langage pour endormir l’opinion publique sur les dangers réels de la boisson. De même, à la notion d’excès le lobby de l’alcool lui préfère le terme de « modération ». Comme on ne dit pas « consommation d’alcool », mais plutôt « dégustation ». La différence est subtile. Quant aux gêneurs, généralement les acteurs de santé, ils sont régulièrement qualifiés « d’hygiénistes, de rigoristes, de fanatiques, énumère Bernard Basset, et sont dépeints comme des gens qui agissent par la contrainte et l’interdiction auprès des consommateurs, tandis que les professionnels du secteur se présentent comme des spécialistes qui prétendent savoir de quoi ils parlent ».

Autre méthode employée par les lobbyistes : exercer des pressions pour faire reculer les gouvernements ou les associations. En 2003, au moment du premier Plan cancer lancé par Jacques Chirac, l’Etat a renforcé la lutte contre le cancer du poumon en augmentant de plus de 30 % le prix du tabac. « Avec une telle hausse, le marché s’est écroulé de 25 %, rappelle Marc Lomazzi. C’est à partir de là que l’industrie du tabac a mis en place d’intenses campagnes de lobbying pour faire échec à toute nouvelle hausse, et avec succès puisque, dans les années suivantes, les prix ont augmenté trop faiblement pour faire reculer la consommation. » Mêmes pressions subies récemment par Marisol Touraine : son projet de loi de santé, adopté en décem­bre 2015, prévoit contre son gré un assouplissement de la loi Évin au sujet de la publicité sur l’alcool. « D’un côté, le ministère de l’Agriculture s’est laissé convaincre par le lobby viticole de défendre la question du terroir et, de l’autre, le ministère de l’Economie préserve ses recettes fiscales », résume Bernard Basset.

Le milieu associatif aussi est touché. « Avec 1 milliard d’euros de bénéfices, l’hépatite C, on en vit très bien », ou encore « Bien placé, un cancer peut rapporter jusqu’à 120 000 euros », pouvait-on lire en 2016 sur les affiches de la campagne choc de Médecins du Monde. À juste titre, puisque ces dernières ont été censurées, contre toute attente, par… les annonceurs, de peur de heurter une industrie pharmaceutique très rentable.

 

 

L’Etat dans tous ses états

 

La cible numéro un des lobbyistes ? Les parlementaires. « Dans l’univers pharmaceutique, les industriels et le Leem (Le syndicat des entreprises du médicament) sont très habiles pour aborder les sénateurs et les députés, raconte Catherine Lemorton. Ils entretiennent avec eux des liens réguliers en les invitant gracieusement à des tables rondes, des dîners ou encore des voyages pour discuter avec un professeur de médecine émérite, un chef de service hospitalier réputé… Et dès qu’une décision législative leur déplaît, ils s’adressent aux bonnes personnes. Ce sont des groupes d’intérêt qu’il faut rencontrer, mais dans un cadre strict et défini, afin de limiter au maximum les influences, sous prétexte de relations “conviviales”. » Bienvenue dans les arcanes du pouvoir !

Concrètement, les lobbyistes se servent des parlementaires pour faire déposer des amen­dements. Leur méthode est simple : les assommer à coups d’études et d’évaluations toutes faites, qui correspondent généralement à leurs convictions et qui facilitent leur travail. Sur le site de l’Assemblée nationale, on peut lire un discours plus compréhensif : « Les représentants d’intérêts sont un moyen pour le législateur de s’informer sur la manière dont la loi est appliquée et sur les moyens de l’améliorer […]. Il revient au parlementaire de faire l’analyse des données qui lui sont transmises et de les confronter à d’autres pour en vérifier la véracité et la cohérence […]. L’activité des représentants d’intérêts est également utile pour permettre au décideur public de mieux connaître les attentes de la société civile. » Les élus seraient donc complices ? « L’intérêt pour les parlementaires de céder aux avances des lobbyistes, c’est d’obtenir une visibilité sans trop d’effort. Ils publient des rapports ou posent des questions au gouvernement qui ne sont parfois que des copier-coller des textes fournis par l’industrie du tabac », raconte Marc Lomazzi. Ils seraient ainsi pieds et poings liés avec des pseudo-experts à la solde des industriels.

« Le problème, c’est que les parlementaires manquent cruellement de moyens pour réaliser des études indépendantes », précise Catherine Lemorton. C’est le cas notamment de la recherche sur l’alcool. Un récent rapport de la Cour des comptes insiste sur le fait que l’Etat investit trop peu dans ce domaine, car le problème serait sous-estimé pour des raisons économiques et politiques. Aujourd’hui, si l’Etat ne peut composer sans eux, il tente au moins d’encadrer l’emprise de ces groupes de pression sur les élus. Depuis 2013, il existe un registre des représentants d’in­té­rêts. « L’idée est d’avoir une traçabilité des échanges entre les lobbys et les décideurs publics », explique Ferdinand Mélin-Soucramanien, déontologue à l’Assemblée nationale. Mais seules 331 orga­nisations sont officiellement inscrites, alors que, selon les pointages de l’association Regards citoyens, on en dénombrait officieusement près de 2 500 dans les couloirs de l’Assemblée nationale entre 2007 et 2010 ! Un grand écart qui pose la question de l’efficacité d’un tel registre : « L’Etat adopte une démarche incitative auprès des lobbyistes », observe le déontologue. Autrement dit, rien ne les oblige à jouer le jeu de la transparence. « Mais avec l’adoption de la loi Sapin 2, un répertoire numérique obligatoire devrait permettre aux citoyens de disposer d’informations claires », assure-t-il. Identité, champs d’activité d’influence, budgets, types d’action, nombre d’employés… seraient désormais connus. « Nous manquons encore de recul, tempère le déontologue, mais il faut admettre que c’est un progrès. »

 

(1) Lire l’article consacré à l’hépatite C dans Vivre n° 372 (décembre 2016).

(2) Chiffres : Institut national du cancer (INCa).

(3) Chiffres : Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).

(4) Chiffres : Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes).

(5) Comment la mafia du tabac nous manipule, éditions Flammarion, 2015.

(6) Le coût social des drogues en France, OFDT, septembre 2015.

(7) Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie  (ANPAA).

(8) Source : l’INCa.

 

Le point de vue de

CORINNE LEPAGE, présidente de Cap 21 / LRC et ex-eurodéputée

«Mieux encadrer les lobbys, une question déthique.»

Les lobbys sont incontournables au Parlement européen. Ce qui me choque, c’est de voir certains députés déposer des amendements à partir de rapports, d’avis ou de propositions émanant des industriels eux-mêmes. Ils deviennent alors leur porte-parole. Mieux encadrer les lobbys, c’est une question d’éthique. Aujourd’hui, il existe un registre obligatoire qui permet d’améliorer la transparence dans les prises de décision au Parlement européen. C’est un progrès, mais on pourrait faire plus, comme permettre aux antilobbys d’agir à armes égales (désignation d’experts, communi­cation de documents), interdire les conflits d’intérêts en fixant des règles strictes en matière d’éligibilité, fixer une limite stricte dans la capacité d’intervention des lobbyistes au sein du débat parlementaire. Ou encore interdire aux élus ayant des liens avec les lobbys de participer à des commissions ou à des votes qui les concernent ! C’est toute une philosophie. Il y a encore du chemin…

 

Alcool : entre prévention et promotion

En visitant « Avec modération ! », on pourrait croire qu’il s’agit d’un site de santé publique. Très vite, on se rend compte qu’il est entièrement financé par les alcooliers. Son but ? « Installer des idées positives à propos de l’alcool dans la société et influencer les mentalités », explique Bernard Basset, vice-président de l’ANPAA(1). Pour y parvenir, le lobby a développé en France, terre de raffinement et d’élégance, la notion de « consommation modérée » ou « responsable » (comme le site Educ’alcool au Québec). Son postulat est simple : « Une bonne éducation protège de tous les excès de consommation à l’âge adulte. » Mais ce refrain, martelé à grand renfort de campagnes promotionnelles, n’a jamais fait ses preuves. « En matière d’alcool, il n’y a pas de consommation sans risque », prévient Bernard Basset. Cela n’empêche pas une structure telle que « Vin & Société » de proposer des kits pédagogiques aux plus jeunes, afin de leur faire découvrir l’univers de la vigne, les goûts et les terroirs. Un vrai mélange des genres entre prévention et promotion. À l’ANPAA, on pense que la démarche est claire : « Plutôt que de laisser les acteurs de santé mettre en place des programmes qui pourraient gêner le marché, le lobby préfère contrôler toute initiative. »

(1) Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie.

 

Etiquetage, le lobby de l’agroalimentaire s’en mêle.

Un système d’étiquetage nutritionnel qui permettrait aux consommateurs d’être informés en un clin d’œil ? C’est possible. Mais le lobby de l’agroalimentaire fait barrage et convainc les pouvoirs publics de réaliser une expérimentation en conditions réelles d’achat.

Dans la panoplie des mesures de santé publique destinées à enrayer l’augmentation des maladies cardiovasculaires, de l’obésité ou du diabète, on pourrait trouver la mise en place d’un système d’étiquetage nutritionnel obligatoire à l’avant des emballages. « Une façon d’apporter une information claire aux consommateurs, en leur permettant de comparer les produits et d’opérer des choix éclairés pour manger plus sainement », insiste Ingrid Kragl, directrice de l’information au sein de l’ONG foodwatch France. Le hic, c’est que l’industrie agro­alimentaire n’en veut pas. Alors, quand Marisol Touraine, ministre de la Santé, envisage un logo à cinq couleurs réalisé par l’Inserm, les industriels et la grande distribution scellent une alliance. Quitte à avoir un système d’étiquetage, autant que ce soit l’un des leurs. Ils obtiennent qu’une étude en conditions réelles d’achat soit réalisée par le ministère. L’idée ? Comparer quatre systèmes existants : celui de la grande distribution, celui de l’agroalimentaire, celui de l’Inserm et celui des feux tricolores appliqué au Royaume-Uni. Le pilotage de l’expérimentation est confié au FFAS(1), qui représente les intérêts des fabricants. Mais une enquête du quotidien Le Monde révèle des conflits d’intérêts qui jettent le doute sur l’impartialité de l’évaluation. « Le constat est accablant : démissions en chaîne, manque de transparence sur l’étiquetage défendu par la grande distribution, problèmes de mise en œuvre sur le terrain. Foodwatch et plusieurs sociétés savantes (de santé publique, de pédiatrie et de nutrition) ont alerté le ministère de la Santé, qui continue, pour le moment, de faire confiance à une évaluation dénuée de toute crédibilité scientifique », s’insurge la militante.

(1) Fonds français pour l’alimentation et la santé.

 

En savoir +

foodwatch.fr

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