Interview exclusive d’Agnès Buzyn, Ministre des Solidarités et de la Santé

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"Mes compétences dans la lutte contre le cancer vont me permettre de mieux définir et orienter les problèmes de santé publique."

Interview exclusive d’Agnès Buzyn, Ministre des Solidarités et de la Santé

 

Propos recueillis par le directeur de la rédaction avec la secrétaire de rédaction – Photos Bruno Levy.

 

 

Madame la ministre, vous êtes en charge des solidarités et de la santé. Pouvez-vous nous en expliquer la logique et le périmètre ?

 

C’est un ministère qui est au service du quotidien des gens, dans leurs besoins les plus fondamentaux, notamment de protection assurée par une solidarité nationale. Son objectif est de mettre en œuvre une protection sociale qui s’approche le plus possible des besoins des personnes.

 

 Vous avez une solide connaissance des enjeux de sante publique, de part notamment votre poste occupe à la présidence de l’institut national du cancer (inca). Maintenant ministre, quelle place accorderez-vous à la lutte contre le cancer et à son intégration dans une politique de sante plus large ?

 

Je connais aussi bien les besoins de la lutte contre le cancer que ceux des maladies rares. Ce sont des enjeux que je maîtrise très bien techniquement. Le cancer est une pathologie « modélisante » et permet d’expérimenter de nouvelles façons de travailler entre médecins de différentes spécialités, notamment dans le cadre de réunions de concertation pluriprofession-nelle (RCP). C’est un gage de sécurité des soins. Mes compétences dans la lutte contre le cancer vont me permettre de mieux définir et orienter les problèmes de santé publique.

 

Vous avez élaboré et contribue à la mise en œuvre du 3e plan cancer. Quel bilan en tirez-vous et souhaitez-vous un quatrième plan ?

 

Ce plan 2014-2019 en est à mi-parcours et n’a pas atteint pour le moment la totalité de ses objectifs. Certains d’entre eux sont plus compliqués à mettre en œuvre, car ils ne dépendent pas des acteurs habituels du monde de la santé. La finalité de ce plan, qui se veut complet et ambitieux, est de répondre à la totalité des attentes des personnes malades et de leurs proches mentionnées dans ce rapport. L’une des priorités est d’investir dans la prévention au sens large. Mon objectif est de mobiliser et motiver des forces pour convaincre des acteurs, qui ne sont pas issus du domaine de la santé, à mettre en place des leviers d’actions pour prévenir et faire reculer les maladies.

 

Vous iriez jusqu’à solliciter des acteurs de la société civile telle que la ligue pour l’ensemble de ses actions ?

 

Ils ont une voix d’ambassadeur. Aujourd’hui, l’aspect coopératif-collaboratif n’est pas encore habituel dans la façon dont travaillent l’Etat et les associations. Mais l’avenir est à la coopération et la Ligue peut être un ambassadeur de cette nouvelle façon d’appréhender les sujets.

 

Malgré de nets progrès, le parcours de soins pour les personnes atteintes de cancer reste complexe, parfois chaotique. Comment le simplifier et l’humaniser ?

 

La fluidité du parcours nécessite de bien identifier les trajectoires et les filières de soins, et de les rendre transparentes pour le grand public. Il est important et nécessaire que le malade soit bien informé sur sa prise en charge. Une autre difficulté parfois rencontrée par les malades – déjà soulignée dans le premier Plan cancer – repose sur l’humanisation du parcours de soins où les conditions d’annonces sont encore trop souvent inappropriées. C’est un enjeu d’éducation qui repose sur une amélioration de la formation actuelle des médecins. Il en est de même pour l’annonce du diagnostic. Il n’y a pas une seule façon d’annoncer un cancer. En revanche, beaucoup sont mauvaises. C’est aussi un enjeu d’éducation de l’ensemble des professionnels de santé.

 

La question des déserts médicaux se pose aussi aux personnes atteintes de cancer, notamment dans le suivi postcuratif et posthospitalier. Comment résoudre la question ?

 

Les déserts médicaux traduisent des difficultés, pour les Français, à accéder aux soins dansdes délais compatibles avec leurs attentes. En réalité, il y a assez peu de déserts en termes de nombre de médecins.

Dans la grande majorité des territoires, les chiffres de densité médicale sont dans la moyenne des pays développés. Il faut en revanche qu’on réponde à une question fondamentale des malades : « En combien de temps j’accède à une consultation quand j’en ai besoin. » Un plan sera présenté pour l’accès aux soins au début du mois d’octobre. Il comportera des mesures différentes pour répondre à une question qui est plus complexe que le nombre de médecins.

 

Malgré des progrès notables, financer des projets de vie reste complique pour certaines personnes ayant été malades. Le droit à l’oubli, combat historique de la ligue, ne s’applique que partiellement. aller plus loin, est-ce une priorité pour votre ministère et irez-vous jusqu’à élargir, enfin, la grille
de référence ?

 

La grille de référence doit être modifiée chaque année sous la responsabilité de l’INCa. Cette modification repose sur des études qui montrent qu’un certain nombre de cancers sont guéris et qu’il n’y a aucune raison scientifique pour imposer des surprimes aux personnes malades. Seul l’INCa a le domaine d’expertise pour réviser cette grille, en fonction des progrès thérapeutiques et des données de la science.

 

La ligue se bat pour la garantie d’accès aux traitements innovants en cancérologie, en dénonçant notamment des prix exorbitants, fixes de manière trop opaques. Après les mesures concernant l’hépatite c prises par Marisol Touraine, que comptez-vous faire pour réduire les couts, garantir plus de transparence dans la fixation des prix des médicaments et en garantir l’accès a tous ceux qui en ont besoin ?

 

Le président de la République a porté ce sujet lors d’un G7. Le prix des médicaments innovants anticancéreux est un problème international qu’aucun pays ne peut affronter seul. La baisse des prix des médicaments est basée sur des critères très réglementés, dépendant de nombreux accords internationaux. Leur prix est malheureusement parfois trop peu connecté à leur efficience réelle, et il est élevé pour des raisons de mécanique de fixation de prix. Toutefois, en France, les personnes malades ont accès à tous les traitements, quels que soient leurs prix. La question du prix des médicaments est d’abord une question économique. Mon enjeu est la maîtrise des prix en garantissant l’accès.

 

La ligue et vous partageons un autre sujet sensible : les cancers des enfants. Comment accélérer et accompagner les progrès pour mieux les combattre ?

 

C’est ma bataille et c’est un sujet prioritaire du Plan cancer. Actuellement, les enfants sont les derniers à accéder aux innovations thérapeutiques. Lorsque j’étais à l’INCa, j’ai tout mis en œuvre pour accélérer la recherche sur les cancers des enfants. J’ai convaincu l’industrie des médicaments de donner leurs molécules innovantes en France pour un essai clinique, unique au monde, pour les enfants atteints de cancer avancé, en rechute ou réfractaire. J’ai favorisé un programme d’actions intégrées de recherche (PAIR) en cancérologie pédiatrique, financé par l’INCa, la Fondation Arc et la Ligue contre le cancer. Enfin, j’ai lancé un appel à projets pour des centres d’essais cliniques dédiés aux cancers des enfants (CLIPS) sur tout le territoire. Le temps de la recherche est toujours trop long pour une famille, mais, en tant que ministre, vous pouvez compter sur moi pour continuer à défendre avec ferveur ce sujet sensible.

 

La participation au dépistage de certains cancers semble marquer, sinon un recul, au moins une pause. Cela préoccupe la ligue qui ne s’économise pas pour en promouvoir l’utilité, notamment en cette veille d’octobre rose. Partagez-vous cette inquiétude et que comptez-vous faire ?

 

Un diagnostic précoce améliore les chances de guérison. Toutefois, il est nécessaire aujourd’hui de repenser les dépistages avec les progrès de la médecine, de la génétique et de l’organisation des soins. Les personnes qui présentent des risques plus importants ne doivent pas être les oubliées des campagnes de dépistage de type organisé. Je suis persuadée qu’une personnalisation du dépistage, en fonction du niveau de risque et non pas de l’âge de la personne, sera plus efficace et mieux comprise par la population.

 

La lutte contre le cancer marquera des avancées significatives si la recherche avance et c’est pour cela que la Ligue souhaite rester le premier financeur privé et indépendant de la recherche contre le cancer en France. Sécuriser et favoriser la recherche contre le cancer relèvent-t-ils de vos préoccupations ?

 

Nous travaillons étroitement avec la ministre de l’Enseignement supérieure, de la Recherche et de l’Innovation sur les sujets concernant la recherche médicale. Nous avons une vision commune : il faut rapprocher les soins courants du progrès médical, car la médecine ne fonctionne plus sur ces modèles basés, d’un côté, sur la recherche fondamentale, et de l’autre, sur les soins. Cette évolution sociétale répond à une demande très forte d’accéder à l’innovation. Les découvertes de la recherche doivent bénéficier le plus rapidement aux malades
au sein des essais cliniques.

 

La Ligue est présente partout en France, tant métropolitaine qu’en Corse ou en outre-mer. Or, précisément, dans certains territoires ultramarins, la lutte contre le cancer ne semble pas être une priorité, alors même que s’y concentrent de nombreux problèmes, aussi bien avant la maladie (prévention, dépistage) que pendant. Quel message voulez-vous adresser aux habitants de la France d’Outre-mer ?

 

Je ne supporte pas de construire un plan pour le plus grand nombre, en laissant de côté les « outre-mer », les territoires enclavés ou les personnes vulnérables. Dans une société moderne, l’Etat doit protéger tous ses citoyens avec une égalité des chances. Les « outre-mer » font partie de ce public laissé de côté. Ma préoccupation est d’amener tout le monde à un même accès à la santé.

 

Le président de la République a largement communiqué sur la nécessité de hisser la prévention des maladies, et donc du cancer, au rang de priorité nationale. La Ligue organisera en 2018 les premiers états généraux de la prévention des cancers, permettant ainsi aux publics concernés de s’en approprier tous les aspects et aux professionnels de se confronter aux réalités et aux attentes des citoyens. La Ligue sait que ce sujet vous tient particuliè-rement à cœur et vos dernières déclarations concernant la lutte contre le tabac le prouvent. Alcool, pesticides, diesel, malbouffe, éducation à la santé…, les sujets ne manquent pas. Prévention des cancers : quelles sont vos priorités ?

 

L’une des mesures annoncées en juillet est l’augmentation du prix du paquet de cigarettes pour arriver à un paquet à 10 euros d’ici à trois ans. Une augmentation de 10 % des prix du tabac peut réduire la consommation d’environ 4 %. La France fait partie des pays de l’OCDE(1) où le tabagisme est le plus présent, avec une consommation de plus en plus élevée chez les femmes. Un plan de lutte contre le tabac sera présenté d’ici la fin du mois de septembre. Il n’est pas dirigé contre les buralistes, qui doivent diversifier leurs offres de services et ne pas vivre uniquement de leurs ventes de tabac. L’évolution de notre société, à terme, est de se débarrasser de cette addiction.

L’un des autres sujets prioritaires sur lequel je collabore avec le ministre de l’Education nationale est l’éducation à la santé ou la médecine scolaire. En ce qui concerne la prévention au sens large, elle sera le premier axe de ma stratégie nationale de santé (les deux autres seront dévoilés très prochainement). Un comité interministériel pour la santé sera réuni par le Premier ministre dans le courant du mois de novembre.

 

En 2018, la Ligue fêtera son centenaire. Aujourd’hui, la Ligue, c’est près de 15 000 bénévoles et militants, et 650 000 adhérents. Avez-vous un message à lui communiquer ?

 

Que la Ligue soit « en marche » pour le siècle à venir ! Le tissu associatif est très important en France. La Ligue contre le cancer doit poursuivre son rôle d’alerte pour construire des politiques publiques innovantes et celui de l’accompagnement pour être au plus proche des revendications et des besoins des personnes malades et de leur entourage. L’Etat ne peut rien tout seul.

 

Pour finir, les lecteurs du magazine Vivre sont sensibles à l’expérience personnelle. Vous-même, quand vous pensez au cancer, cela vous inspire-t-il de la peur, de l’espoir ?

 

Un défi. On ne peut pas parler du cancer, mais des cancers. Ma connaissance sur la situation des cancers en France fait que je ne peux pas avoir une peur globale de cette maladie. J’ai beaucoup d’espoir, car il y a des avancées thérapeutiques. Depuis vingt ans, les progrès sont continus. Le taux de survie des cancers augmente en moyenne de 1 à 2 % par an.

 

Le matin, qu’est-ce que vous vous dîtes pour rester optimiste et déterminée ?

 

Que mon action soit utile sur le long terme !

 

(1) Organisation de coopération et de développement économiques.

 

 

Une figure emblématique au ministère de la santé

Issu d’une famille de médecins, le professeur Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, a alterné la pratique clinique hospitalière et la présidence de plusieurs institutions publiques. Spécialisée en hématologie, elle a dirigé pendant dix-neuf ans l’unité de soins intensifs d’hématologie adulte et
de greffe de moelle à l’hôpital Necker. En tant que chercheur, ses travaux ont donné lieu à plus de150 publications dans des revues scientifiques. Elle a été membre du conseil médical et scientifique de l’Agence de biomédecine (2005-2008) et présidente du conseil scientifique de la Société française de greffe de moelle et de thérapie cellulaire (2008-2011). Au sein des agences d’Etat, elle a présidé le conseil d’administration de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) de 2008 à 2013. Ellea été présidente de l’Institut national du cancer (INCa) pendant cinq ans, puis de la Haute Autorité de santé (HAS).

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