Quel cancer dans 10 ans ?

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La gratuité des soins n’existera plus ?

En France, le système de santé est universel. Il bénéficie à toutes et à tous, mais cet universalisme est parfois remis en cause, ce contre quoi la Ligue se bat. Les prix des médicaments innovants contre les cancers sont par exemple de plus en plus chers, ce qui pèse lourdement sur l’assurance maladie, donc sur chacun d’entre nous.

Les prix sont déconnectés des coûts de production des investissements en recherche et développement, au profit d’une approche sur la valeur et le prix que l’on accorde à la vie. Face à l’augmentation considérable des prix des innovations thérapeutiques, il est de plus en plus difficile pour le système de santé de permettre un véritable accès aux meilleurs soins, sans discriminations, pour toutes les personnes malades. La Ligue est mobilisée sur ce sujet, depuis plusieurs années, car elle considère le droit à la protection de la santé comme un droit fondamental, une exigence qui doit être défendue. D’autres exemples montrent que l’universalité de la prise en charge est battue en brèche. Les restes à charge, ce que les patients doivent payer de leur poche pour leur santé et leur bien-être, voire leur guérison, sont importants. Or, certaines personnes renoncent à des soins parce qu’elles ne peuvent se les permettre. Ces renoncements sont trop nombreux pour les personnes ayant, ou ayant eu des cancers. Ils peuvent concerner les reconstructions mammaires avec des dépassements d’honoraires, mais également des soins dentaires après certaines chimiothérapies et radiothérapies. Ces inégalités entre personnes malades, en fonction de leurs moyens financiers, sont inacceptables et non éthiques.

CLAUDINE ESPER, vice-présidente de la Ligue contre le cancer, professeur de droit honoraire à l’université Paris V – René Descartes.


La santé publique doit devenir une réelle préoccupation des décideurs politiques

De longue date, la France met en place des politiques de santé très déséquilibrées. Trop centrées sur le curatif, elles ne sont pas assez mobilisées sur la prévention. Même si plusieurs campagnes assez marquantes ont pu être organisées, leurs effets sur d’éventuels changements de comportement sont rarement évalués. D’autre part, les grandes campagnes de prévention standardisées qui livrent un seul et même message à tous ne touchent en réalité qu’une frange limitée de la population et renforcent ainsi les inégalités sanitaires. En matière de prévention, il faut élaborer une communication sur mesure pour toucher un plus large public et faire reculer les maladies. Cela n’implique pas nécessairement des investissements colossaux, mais une réelle réflexion sur les cibles de population à atteindre et les moyens pour y parvenir. Par exemple, on sait qu’un certain nombre de femmes ne participent jamais aux campagnes de dépistage des cancers du sein et du col de l’utérus. Qui sont-elles ? Comment les toucher ? Je pense que les réseaux sociaux peuvent être des canaux de communication intéressants à exploiter car ils permettent justement de cibler des populations spécifiques. Concernant spécifiquement le cancer du col de l’utérus, on sait qu’un vaccin existe et donne de bons résultats et il me semble important de sensibiliser sur le sujet. En la matière, la récente campagne de vaccination est un contre sens total ; l’Etat a choisi d’imposer une extension des vaccins en avançant l’argument que cela allait créer de la confiance. Or, on ne convainc pas en décrétant qu’une pratique est obligatoire. En plus de lacunes en matière de prévention, les politiques de santé publique françaises pâtissent d’une discordance tenace entre l’importance des questions de santé pour le grand public et l’impact très réduit de la santé sur les décisions politiques. En effet, en France, le point de vue sanitaire n’est jamais celui qui prévaut quand la santé de la population est en jeu. Et tant que le ministère de la santé restera un ministère de second rang à qui l’on accorde une autorité insuffisante, les choses ne risquent pas d’évoluer.

PAUL BENKIMOUN, médecin et journaliste au Monde, spécialiste des questions de médecine et de santé

Serons-nous obligés de porter des masques à gaz ?

Hors catastrophe, tel qu’un dérèglement total du climat, je ne pense pas que la pollution menace notre santé au point que nous ayons à nous protéger en portant des masques à gaz. De plus en plus de démarches vertueuses, émanant des citoyens et des agriculteurs eux-mêmes, vont dans le bon sens : la création des associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP), l’adaptation de cultures traditionnelles en bio… Je crois en la prise de conscience environnementale des individus pour pousser les pouvoirs publics à agir. En ce sens, je vois en l’interdiction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes peut-être un début de changement d’ère en matière de déplacements et d’aménagements.

PIERRE LEBAILLY, chercheur et maître de conférences en santé publique, coordinateur de l’étude Agriculture et cancer (Agrican) ANNE DE LA TOUR, présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP)

Chacun sera-t-il maître de sa fin de vie ?

Prétendre être maître de sa fin de vie sous-entendrait que les gens ne sont plus liés les uns aux autres, ni contraints par les mêmes règles. En revanche, grâce à la loi, chacun est amené à en devenir acteur. La loi Claeys-Leonetti de 2016 donne un poids à la parole du malade. Elle permet aux majeurs d’exprimer leurs volontés quant à leur fin de vie, s’ils n’ont pas la capacité de le faire le moment venu. Le patient peut rédiger des directives anticipées et exprimer par avance sa volonté de refuser ou de poursuivre, de limiter ou d’arrêter des traitements, y compris le maintien artificiel de la vie, ou de bénéficier d’une sédation. Ces décisions sont mises en oeuvre à l’issue d’une procédure collégiale, permettant de vérifier que la situation du patient les y autorise et que telle est bien sa volonté. Autre disposition prévue par la loi, la désignation par le patient d’une personne de confiance, qui peut l’accompagner dans ses démarches et assister aux entretiens médicaux afin de transmettre ses souhaits si celui-ci n’est plus en mesure de les exprimer. Enfin, la loi ouvre la possibilité d’une graduation de la sédation, pouvant aller jusqu’à la « sédation profonde et continue, maintenue jusqu’au décès » afin de permettre au malade grave, en phase terminale et dont la souffrance est insupportable, d’être endormi jusqu’à son décès. Le texte clarifie aussi le refus de « l’obstination déraisonnable », en précisant les conditions dans lesquelles l’arrêt des traitements peut être décidé. Il n’autorise en revanche ni l’euthanasie, ni le suicide assisté, la sédation n’étant pas un geste euthanasique. En soins palliatifs, les soignants accompagnent le malade dans la mort sans jamais la provoquer. Dans dix ans, le débat sur la fin de vie sera toujours d’actualité et c’est très rassurant. Le nombre de dérives liées à l’euthanasie dans les pays où elle est autorisée nous invite à faire progresser les soins palliatifs. Tuer une personne qui souffre, même avec la plus grande compassion, n’est pas un soin. La SFAP tient à la cohérence médicale, qui est de refuser l’acharnement thérapeutique et l’euthanasie. Dépénaliser l’euthanasie, ce serait inscrire, au coeur même de notre société, un droit à tuer.

ANNE DE LA TOUR, présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP)

Le tabac sera interdit

Interdire le tabac n’est pas souhaitable, car les personnes dépendantes trouveront toujours le moyen de s’en procurer, facilitant ainsi le développement de réseaux mafieux. En revanche, nous connaissons parfaitement les mesures nécessaires pour faire baisser significativement le nombre de fumeurs dans les prochaines années. Pour cela, il faut une volonté politique forte qui poursuive la hausse du prix du tabac. Le gouvernement actuel a déjà annoncé le paquet de cigarettes à 10 euros d’ici à la fin du quinquennat. Il faut aller plus loin, en augmentant ce tarif de 10 % par an et en appliquant cette hausse à tous les dérivés du tabac (cigarillos, tabac à rouler, etc.). Il faut aussi maintenir un niveau de taxe élevé pour empêcher le développement de cigarettes à bas prix. L’Etat doit également interdire le trafic frontalier et organiser une traçabilité efficace pour s’opposer à la contrebande. D’autres mesures paraissent essentielles : mettre en place une harmonisation fiscale européenne ; contrôler que l’interdiction de fumer dans les lieux publics est bien respectée ; lutter contre les opérations de mécénat et de sponsoring qui nourrissent l’industrie du tabac ; donner un accès gratuit aux substituts nicotiniques pour aider les fumeurs à arrêter ; et instaurer un prélèvement solidaire tabac (PST) sur les profits des cigarettiers pour financer des actions de lutte contre le tabagisme, mesure réclamée par la Ligue depuis 2011… C’est uniquement au prix de toutes ces actions que nous pourrons envisager qu’une « génération sans tabac » puisse exister dans dix ans.

ALBERT HIRSCH, administrateur national de la Ligue contre le cancer

Le dépistage sera obligatoire

Le but du dépistage est d’essayer de détecter tôt certains cancers afin de les traiter mieux, c’est-à-dire de proposer des traitements moins lourds, et avec plus de chance de guérison. Le dépistage s’adresse donc à tout le monde, à partir d’un certain âge : il concerne toutes les femmes entre 50 et 74 ans pour les cancers du sein, toutes les femmes entre 25 et 65 ans pour les cancers du col de l’utérus, et les femmes et les hommes entre 50 et 74 ans pour les cancers colorectaux. À l’heure actuelle, il n’existe pas d’autres localisations où le dépistage systématique puisse être recommandé. En France, ces trois types de cancer font d’ores et déjà l’objet d’un dépistage organisé dans le cadre de campagnes qui s’adressent à toute la population susceptible d’en bénéficier. L’organisation porte sur l’ensemble des étapes du dépistage, depuis l’identification des personnes devant participer jusqu’au traitement éventuel. En théorie, cette organisation permet d’assurer le contrôle de qualité des divers processus et l’évaluation des résultats obtenus. L’évaluation est permanente et garantit une amélioration constante de la qualité de la prise en charge. Mais en pratique, on assiste à une participation relativement faible des populations concernées. Et bien souvent, celles qui en ont le plus besoin sont aussi celles qui sont le plus éloignées du système de santé (personnes à faibles revenus, faible couverture sociale). Tout l’enjeu n’est donc pas de rendre le dépistage obligatoire, car cela reviendrait à sanctionner les personnes qui ne veulent ou ne peuvent pas y participer. Il s’agit plutôt d’améliorer la portée du dépistage actuel. Pour cela, il faudrait sensibiliser les gens dès le plus jeune âge dans les écoles et faire de la prévention sur la durée. Car en France, tout est axé sur le soin. Mais on manque cruellement d’une culture de la santé ! À nous de convaincre les Français, quels que soient leurs critères sociaux, de l’importance du dépistage pour préserver leur capital santé.

FRANCK CHAUVIN, professeur de santé publique, vice-président de la Ligue contre le cancer et président du Haut conseil de la santé publique (HCSP)

Les malades n’auront plus besoin d’associations pour les défendre

Je ne crois pas que nous assisterons à l’affaissement, voire à la disparition des associations dans dix ans. Bien au contraire ! Historiquement, la lutte contre le cancer a toujours fait l’objet d’une mobilisation extraordinaire dans le génie des sociétés. En un siècle, une association telle que la Ligue a su renverser la logique de fléau par la connaissance, par la médecine et par la science. Ce n’est pas rien. Et je pense que nous allons continuer à lutter collectivement dans les années à venir.

Depuis quelques décennies, les malades et leurs proches témoignent d’une volonté accrue de se faire entendre et de participer aux décisions de santé les concernant, notamment par le biais des associations. Ils sont devenus de véritables acteurs de leur santé. De cette capacité des malades à exister dans la relation médicale dépend la démocratie sanitaire. Au point que, aujourd’hui, la parole des malades est entendue dès le début de la relation médicale et jusqu’à l’élaboration de protocoles de soins personnalisés et de thérapies ciblées. En d’autres termes, ce sont les malades eux-mêmes qui participent aux progrès thérapeutiques ! Les associations de patients sont comme des « attelages » qui doivent fonctionner avec les médecins, les institutions de santé ou encore les pouvoirs publics pour faire évoluer les droits des malades. Le pilotage de la lutte contre le cancer (qu’il soit politique, économique ou scientifique) et l’expérience vécue des malades in vivo sont donc intimement liés.

Penser la recherche scientifique à partir du patient est relativement récent. C’est la raison pour laquelle l’existence des associations est pérenne : elles laisseront, dans les années à venir, de plus en plus de place aux malades, c’est-à-dire à ceux qui vivent l’expérience du cancer et des traitements. Nous n’en sommes qu’aux prémices.

PHILIPPE BATAILLE, sociologue et directeur de recherche à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Il y aura un vaccin anticancer

Elaborer un vaccin qui prévienne à coup sûr toutes les formes de cancer est un espoir, mais ce n’est pas pour demain. Simplement parce que le cancer est une pathologie d’origine multifactorielle. Et que, à l’heure actuelle, il paraît difficile de proposer un traitement préventif à l’ensemble de la population, sachant que chaque individu a ses réactions propres face au risque de développer un cancer. La seule certitude que l’on ait aujourd’hui, c’est la possibilité de développer des vaccins pour des cancers liés à un agent infectieux, comme c’est le cas du virus HPV, qui prévient le développement du cancer du col de l’utérus. Néanmoins, il faut garder l’espoir de voir un jour se développer un vaccin anticancer en encourageant tous les aspects de la recherche en oncologie.

JACQUELINE GODET, présidente de la Ligue contre le cancer et directrice de la publication Vivre

La télémédecine sera une pratique courante

La télémédecine est en plein devenir et il est difficile d’envisager ce qu’elle sera dans dix ans. Ce sujet revêt plusieurs dimensions : la téléconsultation pour rencontrer un médecin éloigné, la téléexpertise qui consiste, pour un professionnel de santé, à adresser le dossier d’un patient à un expert pour avis, et enfin la télésurveillance qui permet la surveillance médicale d’un patient à distance. Dans le cadre du suivi d’une personne malade atteinte de cancer – où la part émotionnelle est importante, tout comme la relation humaine avec le médecin –, la téléconsultation ne semble pas vraiment appropriée. Mais celle-ci est envisageable pour assurer le suivi psychologique du patient. La téléexpertise existe déjà et peut se développer, notamment en oncodermatologie. Ainsi, il est tout à fait envisageable qu’un médecin, une infirmière ou un kinésithérapeute repère une lésion suspecte chez un patient, la prenne en photo et envoie cette image à un dermatologue qui indiquera, par exemple, s’il est nécessaire de procéder à une biopsie. Enfin, la télémédecine va permettre aux professionnels de santé de partager en temps réel l’information relative à un patient, ce qui est essentiel à l’heure du développement de l’ambulatoire et de la chronicisation de nombreuses maladies, dont certains cancers.

ALAIN TRÉBUCQ, président-directeur général de Global Média Santé (La Revue du praticien…)

« Chacun saura dès sa naissance s’il développera ou non un cancer au cours de sa vie »

Les progrès accomplis dans le domaine de la génomique sont énormes. Dans vingt à trente ans, je suis convaincue que chaque personne atteinte d’un cancer sera traitée de façon spécifique, en fonction des caractéristiques de sa tumeur et de son état physiologique personnel. Aujourd’hui, l’examen du génome permet de déterminer des prédispositions génétiques à certaines pathologies, comme le cancer. Pour autant, être porteur d’une anomalie génétique ne signifie pas forcément que l’on développera la maladie au cours de sa vie. D’autant que le cancer est une pathologie multifactorielle et que son développement résulte de la combinaison de très nombreuses anomalies, difficiles à prévoir et qui s’accumulent au cours de la vie. /

JACQUELINE GODET, présidente de la Ligue contre le cancer et directrice de la publication Vivre

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