Interview de Justin Godart, fondateur de la Ligue contre le cancer

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Comment vous est venue l’idée de créer ce qu’est devenue la Ligue contre le cancer ?
Au début de la guerre, j’étais avocat, député de Lyon et vice-président de la Chambre. Je me suis engagé comme simple infirmier, avant de partir sur le front d’Alsace. Puis, en juillet 1915, j’ai été nommé sous-secrétaire d’Etat à la guerre, chargé du service de santé. Au milieu de toutes les horreurs de ce conflit terrible, j’ai découvert les souffrances des soldats atteints d’un cancer. À l’époque, on s’interrogeait d’ailleurs sur de possibles liens entre les traumatismes de guerre et cette maladie. Cela m’a donné l’idée de créer une organisation pour soutenir les malades, plaider leur cause auprès des autorités, et développer les soins et la recherche.

Comment avez-vous fait ?
Je n’étais pas tout seul. Le 14 mars 1918, nous avons créé la Ligue franco-angloaméricaine contre le cancer – c’était la grande époque des Alliés ! – qui deviendra ensuite la Ligue nationale française contre le cancer. Je l’ai fait notamment avec le professeur Hartmann, qui dirigeait des centres spécialisés à Paris, et son assistante le docteur Sonia Fabre. Je peux vous dire que, à l’époque, les femmes médecins se comptaient sur les doigts d’une main…

Vous avez ensuite présidé la Ligue jusqu’en 1956…
C’est vrai que, aujourd’hui, cela peut sembler une longue présidence… Mais tout était alors à inventer ! Il a fallu attendre 1923 pour qu’une loi consacre un budget spécifique à la lutte contre le cancer, 1930 pour l’organisation de la première « Semaine nationale de défense contre le cancer » et 1949 pour la première quête nationale. Et puis, je n’ai jamais perdu de vue l’origine franco-anglo-américaine de la Ligue. Parce que la maladie ne connaît pas les frontières, j’ai fondé en 1935 l’Union internationale contre le cancer, que j’ai présidée jusqu’en 1953.

Cent ans après sa création, quel regard portez-vous sur la Ligue d’aujourd’hui ?
Je me sens à la fois dépaysé et en terrain familier… Dépaysé, parce que tellement de choses ont changé : les progrès extraordinaires dans les soins et la recherche, la place des patients, le développement de la prévention, les politiques de santé publique… Et en même temps, j’ai l’impression d’être en terrain connu, car je retrouve intact l’engagement des origines : l’implication sans faille des bénévoles, la solidarité avec les patients et les familles, la défense des droits des malades…

Et pourtant, la lutte contre le cancer n’est qu’une partie de votre vie…
C’est vrai, je suis un homme d’engagement et j’ai eu la chance de pouvoir faire avancer des idées auxquelles je crois. J’ai été ministre du Travail et de l’Hygiène en 1924, puis ministre de la Santé. J’ai créé l’Office national d’hygiène sociale destiné à lutter contre la tuberculose. J’ai participé à la direction de la Ligue des droits de l’Homme. J’ai également créé l’hôpital Foch à Suresnes. J’ai aussi eu la chance de participer à la constitution de l’Organisation internationale du travail.

Pourquoi cet engagement ?
Parce que je crois en l’homme et en la justice. J’ai perdu mon père à 2 ans et ma mère m’a inculqué un certain nombre de valeurs auxquelles je suis resté fidèle toute ma vie. C’est ma plus grande fierté. Vous ne voulez pas en parler, mais vous avez été aussi honoré du titre de « Juste parmi les nations » pour votre action pendant l’Occupation. J’ai toujours été révolté par la haine et l’injustice. Cela m’a conduit à être l’un des quatre-vingts députés qui ont refusé de voter les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en 1940 et à entrer dans la Résistance. Alors, quand la nuit s’est abattue sur l’Europe, ma femme Louise et moi avons abrité chez nous des Juifs traqués. Et nous avons dissimulé dans notre maison de Pommiers, dans le Beaujolais, l’argent servant aux actions de sauvetage des Juifs. C’est aussi pour cela que je me suis occupé de l’OEuvre de secours aux enfants.

Malgré toutes ces responsabilités et cette vie aussi remplie, vous êtes toujours resté un bon vivant !
Je suis ravi que vous me donniez l’occasion d’en parler. Car j’ai toujours aimé la vie et tout spécialement ma bonne ville de Lyon. Vous ne le savez sans doute pas, mais j’ai aussi présidé l’Association des amis de Guignol, un Lyonnais bien plus célèbre que moi… Et je me suis fait plaisir en écrivant une Anthologie du jeu de boules – une autre invention lyonnaise, contrairement à ce qu’on prétend dans le Sud ! – et La plaisante sagesse lyonnaise, un recueil de maximes locales pleines d’humour et de sagesse, rédigées en parler lyonnais. Méditez donc celle-ci : « C’est mal fait d’arriver à la fin de sa vie, juste au moment où on commence à savoir vivre » et j’en profite pour adresser un clin d’œil amical à ma famille. J’ai une pensée pour feu mon petit-fils, François Bilange, qui m’a consacré un ouvrage : Justin Godart ou La plaisante sagesse lyonnaise, et pour sa femme Christiane et leurs enfants.

Copyright illustration : Damien Vignaux

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