Pénurie de médicaments : les pistes pour y remédier

12/03/2019

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PÉNURIE DE MÉDICAMENTS
Les pistes pour y remédier

Depuis une dizaine d’années, des pénuries touchent de plus en plus de médicaments, notamment bon nombre d’anticancéreux. Des propositions pourraient faire l’objet de futurs amendements au Sénat. Interview croisée avec Jean-Pierre Decool, rapporteur sénateur du Nord, Catherine Simonin, administratrice nationale à la Ligue contre le cancer (à gauche), et Marie Lanta, chargée de mission information des personnes malades et des proches également à la Ligue (à droite).

PAR LINDA TAORMINA

Quel état des lieux dressez-vous quant à la pénurie de médicaments dits d’intérêt thérapeutique majeur ?
Jean-Pierre Decool. L’indisponibilité des médicaments et des vaccins est un phénomène de plus en plus préoccupant en France. En 2017, 530 médicaments essentiels ont été signalés en tension ou en rupture d’approvisionnement, soit 30 % de plus qu’en 2016 et dix fois plus qu’en 2008, avec 44 médicaments concernés. De quoi créer un climat de défiance entre les acteurs de la chaîne du médicament. C’est dans ce contexte que j’ai proposé une mission d’information en juin dernier, au nom du groupe des Indépendants — République et Territoires. Plus de 20 auditions et tables rondes ont permis de recueillir le point de vue de près de 70 personnes, représentatives de toutes les parties prenantes : l’État et ses agences, les laboratoires exploitants, les pharmaciens, les grossistes-répartiteurs, les professionnels de santé, les associations de patients et les syndicats d’entreprises du médicament.

Quelles est la position de la Ligue sur ce sujet ?
Catherine Simonin. Au-delà du risque évident pour la santé individuelle des personnes, ces pénuries constituent une menace potentielle pour la santé publique ! Il est urgent de rétablir l’accès aux soins et la sécurité des personnes atteintes d’un cancer en France. Pour cela, il faut replacer l’être humain au centre du débat. Les questions éthiques ne doivent pas être contournées.

Quels sont les médicaments anticancéreux concernés ?
Marie Lanta. Si l’ensemble de notre pharmacopée est affectée par la pénurie, les anticancéreux représentent une part importante de la liste. Parmi les médicaments concernés, on peut citer le BCG atténué et la Mitomycine pour soigner certains cancers de la vessie, la Cytarabine (leucémie), le 5-Fluorouracile pour traiter certains cancers (système digestif, sein ou ORL), l’Altrétamine (ovaire et poumon) et la Procarbazine (maladie de Hodgkin, lymphome non hodgkinien, tumeur cérébrale…). Au total, on dénombre pas moins de 35 molécules de base indispensables pour soigner le cancer.

Quelles sont les conséquences sur les soins ?
M. L. L’impact est délétère sur le suivi du traitement et la qualité de vie des personnes. Nombre de patients ont été contraints de reporter leur traitement, de le modifier, voire d’y renoncer. Ce sont des pertes de chance inacceptables, qui peuvent parfois malheureusement aller jusqu’au décès !

Comment font les patients pour se procurer les médicaments dont ils ont besoin ?
C. S. Ils se font prescrire des traitements de substitution par leur médecin, mais ce ne sont pas les mêmes protocoles, ni les mêmes effets secondaires potentiels. La Ligue adhère globalement aux propositions faites par le sénateur Jean-Pierre Decool pour remédier à la pénurie de médicaments, en particulier les 35 molécules anciennes indispensables en oncologie.

Comment en est-on arrivé là ?
J.-P. D. C’est d’abord un problème de délocalisation de la production. Aujourd’hui, 40 % de nos médicaments finis et 80 % des principes actifs — les molécules à la base des traitements — sont fabriqués à l’étranger, notamment en Asie, sur un nombre restreint de sites. Le moindre problème dans une usine peut handicaper toute la chaîne de production ! Les laboratoires pharmaceutiques sont également responsables lorsqu’ils font le choix de produire en flux tendu, pour des raisons économiques. Ainsi, pour éviter les pertes et limiter les coûts, les laboratoires réduisent au maximum les stocks, alors que la demande mondiale et l’exigence de qualité augmentent. Enfin, les industriels tendent à privilégier la distribution dans des marchés offrant les prix les plus élevés, ce qui n’est pas le cas de la France. À l’inverse, ils limitent, voire arrêtent la production de médicaments anciens parce qu’ils jugent leur prix trop faible.

Comment remédier à cette pénurie ?
J.-P. D. Le rapport sénatorial propose de recréer les conditions de création d’une industrie pharmaceutique en France, en mettant en place des exonérations fiscales pour les entreprises qui investissent dans des usines de fabrication nationales. Mais également de financer un programme public de production de quelques médicaments essentiels et dont la commercialisation a été arrêtée, qui serait confiée à la Pharmacie centrale des armées. Le rapport préconise également de mettre en place une plateforme d’information, sur le modèle du DP-Ruptures, qui existe déjà pour les pharmaciens, afin de faire remonter de façon systématique toute pénurie et risque de rupture. Une cellule de gestion pourrait être placée sous l’autorité du Premier ministre. Autre proposition, peu coûteuse, mais qui suppose une vraie solidarité entre professionnels de santé : donner plus de droits aux pharmaciens pour proposer des médicaments de substitution. Et permettre aux officines de se revendre des stocks.

La stratégie industrielle de la France doit-elle être pensée à l’échelle européenne ?
J.-P. D. Il est évident que la solution n’est pas exclusivement française, mais européenne ! Tous ensemble, nous représentons un marché plus important pour les firmes. Et le Brexit risque de poser de graves problèmes d’approvisionnement : nous importons une centaine de médicaments du Royaume-Uni.

Chiffres clés
300 laboratoires en France contre 5 000, rien qu’à Bombay, en Inde.
530 médicaments en tension ou en rupture d’approvisionnement en 2017, contre 44 en 2008.
Environ 14 semaines de rupture en moyenne en 2017.

À SAVOIR
Les médicaments dits d’intérêt thérapeutique majeur sont ceux dont « l’indisponibilité transitoire, totale ou partielle, est susceptible d’entraîner un problème de santé publique (mise en jeu du pronostic vital, perte de chance importante pour les patients) », d’après l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), et pour lesquels il n’y a pas d’alternative thérapeutique disponible sur le marché français. On parle de rupture d’approvisionnement lorsqu’une pharmacie d’officine ou d’hôpital est dans l’incapacité de dispenser un médicament à un patient dans un délai de 72 heures.

 

12 Mars 2019
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