Interview du professeur Axel Kahn, nouveau président de la Ligue contre le cancer

30/09/2019

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« La Ligue doit profiter de son extraordinaire notoriété pour s’engager plus activement dans le monde moderne. »

PR AXEL KAHN        

    

 

Depuis le 28 juin, le professeur Axel Kahn est le nouveau président de la Ligue contre le cancer. Ancien président de l’Université Paris-Descartes, ce médecin spécialiste en hématologie et chercheur en génétique s’est engagé très tôt dans la lutte contre le cancer. Il nous confie les combats qu’il entend y mener.

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE LEROUX ET KARINE ANSEL

 

VOUS CONNAISSEZ BIEN LA LIGUE CONTRE LE CANCER POUR Y AVOIR OCCUPÉ PLUSIEURS FONCTIONS DEPUIS 1990 (VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL SCIENTIFIQUE, PRÉSIDENT DU GROUPE DE RÉFLEXION ÉTHIQUE PUIS DU COMITÉ ÉTHIQUE ET CANCER). QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR VOTRE ÉLECTION À LA PRÉSIDENCE DE CETTE ASSOCIATION ?

Je connaissais très bien la Ligue et ses objectifs. J’en étais « un compagnon de route » depuis pas loin de quarante ans mais n’étais pas rentré dans le coeur de l’association. C’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’aborde ce nouveau mandat. Il y a une réserve de générosité, d’engagement authentique au sein de la Ligue, aussi bien chez les salariés que les bénévoles, qui forcent l’admiration d’un homme avec mon parcours. Je suis également impressionné par les tâches auxquelles la Ligue s’attelle, aussi bien la prévention, les actions pour les personnes malades et leurs proches que la recherche. Toutefois, je suis le nouveau président de cette association et on attend de moi que j’apporte aussi une impulsion nouvelle. Mon impression est que, parfois, cette belle centenaire fait un peu son âge ! Il est sans doute possible de trouver toute une série de recettes de jouvence qui lui permettent de profiter de cette extraordinaire notoriété tout en s’engageant plus activement dans le monde moderne. La Ligue demeure un groupe de pression, de plaidoyers pour la bonne cause, d’une très grande puissance. J’ai dit qu’elle était une belle demoiselle de cent ans. Sans atteindre cet âge, beaucoup de ses membres ne sont plus de la prime jeunesse. Or, la jeunesse est concernée par cette maladie et, par conséquent, par les missions afférentes à la Ligue. Les jeunes gardent un potentiel de mobilisation sur des objectifs humanistes et généreux tout à fait remarquable. Il faudrait spécifier un message à cette tranche d’âge pour l’inciter à s’engager avec la Ligue.

 

PARMI VOS ACTIONS PRIORITAIRES, VOUS SOUHAITEZ RENFORCER LES PLAIDOYERS. ALLEZ-VOUS TRANSFORMER LA LIGUE EN MOUVEMENT ACTIVISTE ?

La Ligue ne sera jamais un mouvement activiste au sens généralement admis. Elle est pourtant extrêmement ardente à s’engager avec toute la vigueur qui la caractérise dès lors que les causes qu’elle défend reposent sur des fondements robustes. Je peux admirer la générosité, l’authenticité de l’engagement d’un « activiste » mais, le cas échéant, ne pas le suivre parce que ce pour quoi il s’engage ne me semble pas si assuré que cela.

 

MÊME S’IL A L’ASSURANCE DE L’OPINION ?

L’assurance de l’opinion n’est pas l’assurance des faits. Les exemples de mouvements d’opinion erronés sont nombreux. Le rôle de la Ligue est d’informer l’opinion de manière à ce qu’elle s’engage à bon escient. Elle est une organisation non-gouvernementale apolitique. Mon objectif est de faire de cette fonction de plaidoyer en faveur de causes incontestables l’une des missions essentielles de la Ligue. La Ligue plaide, par ailleurs, pour l’aide à la recherche. Cette dernière et les approches qui en découlent évoluent si rapidement qu’il nous faut développer nos compétences dans les domaines les plus prometteurs, et en particulier dans celui de l’immunothérapie. Les chercheurs sont mobilisés pour préserver et accroître les moyens de la recherche. La Ligue sera toujours à leurs côtés lorsqu’elle aura l’impression que les moyens consentis ne sont pas à la hauteur des enjeux. La Ligue est, en France, le plus grand financeur associatif indépendant de la recherche en cancérologie ; elle est légitime à mettre les puissances publiques devant leurs propres responsabilités. Mobiliser l’enthousiasme du grand public pour aider de jeunes chercheurs est dans notre rôle. Toutefois, s’occuper des personnes fragiles est de la responsabilité des pouvoirs publics. La Ligue plaide auprès des autorités de l’État en faveur soit du lancement d’un quatrième Plan cancer, soit de l’établissement d’une stratégie décennale de lutte contre les cancers. Nous sommes conscients que le cancer n’est pas une maladie comme les autres. Justin Godart affirmait, il y a cent ans, qu’il constituait un fléau social. Cette réalité est encore bien plus vraie aujourd’hui qu’en 1918. Compte tenu de la vie moderne et de l’accroissement de la longévité, l’objectif d’un monde sans cancer est en partie illusoire. Il nous faut nous préparer à remporter de très belles batailles dans un combat qui n’est pas près de s’arrêter. Un monde sans virus, sans bactéries, sans parasites, sans mycoses, sans champignons et sans cellules cancéreuses est, pour des raisons théoriques, difficile à envisager. En revanche, il ne faut pas se laisser faire ! Un cancer sur deux est guéri aujourd’hui. L’objectif de la Ligue est d’atteindre la guérison de deux malades sur trois d’ici la fin de la prochaine décennie. Il est aussi possible d’éviter que ne surviennent les cancers évitables, quarante et un pour cent au total.

 

DES PERSONNES MALADES SONT TENTÉES DE SE TOURNER VERS LES MÉDECINES ALTERNATIVES, QU’ELLES IMAGINENT SALVATRICES OU MOINS RAVAGEUSES QUE LES TRAITEMENTS CLASSIQUES. AVEZ-VOUS UN MESSAGE À DÉLIVRER À CES PERSONNES VICTIMES PARFOIS DE CHARLATANISME ?

J’aborde ces allégations avec beaucoup d’objectivité. D’une certaine manière (mais j’en serais très étonné), une étude apporterait la preuve que l’acupuncture fait régresser les cancers bronchiques ; j’observerais les résultats, j’en tirerais les conséquences et adresserais aux acupuncteurs concernés les personnes malades atteintes de ce type de cancers. Je ne rejette a priori aucune allégation dès lors qu’elle s’appuie sur des éléments scientifiquement recevables. Les témoignages individuels ne peuvent pas remplacer une étude scientifique. C’est, sinon, revenir à la médecine avant qu’elle n’ait été améliorée par l’exigence d’être basée sur les preuves. Je ne peux pas l’accepter.

 

COMMENT ENVISAGEZ-VOUS LES ALLIANCES AVEC D’AUTRES ACTEURS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE ?

Dans chaque type de combat, les acteurs engagés sont multiples. Par exemple, récemment, la Ligue s’est jointe aux associations de santé publique et de lutte contre l’alcoolisme et les autres addictions contre une proposition de loi qui tendait à réintroduire la vente libre de l’alcool dans les compétitions sportives, y compris celles impliquant des clubs professionnels. Cette mobilisation conjointe a obtenu des résultats remarquables. Un autre combat dans lequel la Ligue est engagée : les pénuries de médicaments qui concernent un grand nombre d’anticancéreux. De nombreuses associations et nombre de professionnels sont actifs pour en comprendre les mécanismes et tenter de les éviter. La Ligue n’a aucune raison d’agir seule. Dans le domaine des cancers liés à l’environnement, la Ligue ne restera pas inactive dès lors que des éléments cancérigènes auront été démontrés et se mobilisera pour que, si ce n’est pas encore le cas, des études sérieuses soient menées. Dans le domaine de la recherche, la Ligue collabore avec d’autres associations publiques ou privées telles que l’Institut national du cancer, le Collectif Gravir (contre les cancers des enfants et adolescents) ou la Fondation Arc.

 

EST-CE QUE LA LIGUE VA AGIR PLUS POUR CERTAINS « TERRITOIRES OUBLIÉS » TELS QUE LE CANCER CHEZ LES PERSONNES DÉFICIENTES INTELLECTUELLES, LES PERSONNES ÂGÉES ET DANS LES PRISONS ?

Sur ma proposition, nous avons créé un Comité de pilotage « Cancer et fragilités » dont la présidence est confiée au professeur Jean-Bernard Dubois, vice-président de la Ligue. Il sera question du handicap social, des personnes précaires, des prisons ainsi que des personnes âgées. Je suis moi-même le fondateur et président de la Fondation internationale de la recherche appliquée sur le handicap depuis douze ans, et cette action m’est très chère.

 

ET L’OUTRE-MER ?

L’Outre-mer fait partie de mes priorités. On observe une richesse et une énergie extraordinaires dans les différents territoires d’Outre-mer mais il existe des spécificités. Certaines situations socio-économiques sont difficiles, voire particulièrement tragiques. Je pense à Mayotte, en particulier. La Ligue ne désertera aucun combat. Deux ligueuses des territoires ultramarins ont été élues en juin dernier à la gouvernance de la Ligue : la vice-présidente de la Guyane et la présidente de La Réunion, qui rejoignent le président du Comité de Martinique déjà en poste. Il y a désormais une forte représentativité des départements d’Outre-mer au sein du Conseil d’administration de la Ligue. D’ici la fin de l’année, je me déplacerai au sein du Comité départemental de La Réunion et j’envisagerai avec sa présidente l’implantation d’une antenne à Mayotte, qui sera placée sous la tutelle du Comité de La Réunion, avec pour objectif – dans deux ans – la création d’une nouvelle antenne départementale qui porterait à 104 le nombre de comités.

 

« Mobiliser l’enthousiasme du grand public pour aider

de jeunes chercheurs est dans notre rôle. »

PR AXEL KAHN

 

VOUS ÊTES UNE PERSONNALITÉ PUBLIQUE. SI VOUS AVIEZ UN SUCCÈS À METTRE EN AVANT, LEQUEL CHOISIRIEZ-VOUS ?

Nous avons obtenu de grands résultats dans la science. Mes équipes et moi avons, par exemple, élucidé le mécanisme de contrôle de la quantité de fer dans l’organisme, découvert l’hormone régulatrice. Ses perturbations sont responsables de maladies qui affectent des centaines de millions de personnes dans le monde. Des médicaments ont été développés. Il s’agit d’une découverte majeure. Dans le domaine du cancer, nous avons contribué à élucider différents mécanismes essentiels de l’apparition des cancers du foie, très fréquents en Afrique et bien présents dans notre pays. J’en retire une certaine fierté. Je suis impliqué, également, depuis 1988 dans la réflexion éthique et la préparation des lois qui en découlent en France. Je suis devenu l’une des références dans ce domaine. J’ai aussi eu un rôle important dans le monde universitaire. J’ai initié l’un des tout premiers grands regroupements d’universités dans la capitale. Il a abouti, cette année, à la création de l’Université de Paris.

 

VOUS ÊTES « ESSAYISTE HUMANISTE » ET AUTEUR DE NOMBREUX OUVRAGES. ÊTESVOUS EN PRÉPARATION D’UN PROCHAIN LIVRE ?

Le travail à la Ligue est considérable. Je fais ce que la lutte contre le cancer exige. Je n’ai pas de nouvel ouvrage en préparation bien qu’il convienne d’en écrire un sur le cancer et les combattants qui le défient, les personnes qu’il agresse. Dans mes livres les plus récents, j’ai en particulier rendu compte de mes deux traversées pédestres de notre pays (Pensées en chemin : ma France des Ardennes au Pays basque ; Entre deux mers, voyage au bout de soi). Puis écrit une autobiographie, celle d’un homme qui toute sa vie a marché, dans Chemins. Ces ouvrages, notamment, aux éditions Stock, ont été de grands succès.

 

QUEL MESSAGE ADRESSERIEZ-VOUS À UNE PERSONNE À QUI ON DIAGNOSTIQUE UN CANCER ?

Je lui dirais les mots suivants : « Le cancer est une maladie sérieuse et sévère. Mais nous allons nous battre avec un espoir important de l’emporter, à condition que vous nous aidiez. Si vous voulez, nous allons passer une sorte d’accord. La Ligue s’engage de toutes ses forces pour vous accompagner de toutes les manières mais il faut que vous luttiez aussi. Il y a là un vrai partenariat. Quelle que soit l’évolution, l’objectif est de vivre intensément. Le plus longtemps possible, tant que l’on vit. Et quelles que soient les suites, on ne vous abandonnera pas. »

 

 

ET POUR LES LECTEURS DE VIVRE ?

Aujourd’hui, il y a peu de combats aussi incontestables que ceux menés par la Ligue. Le cancer, on ne peut qu’être contre. Et les personnes malades atteintes de cancer, on ne peut que les soutenir. Il est rare, dans une vie, de s’engager pour des objectifs aussi évidents. Ensemble, luttons, liguons-nous !

 

« Nous avons créé un Comité de pilotage “Cancer et fragilités”.
Il sera question du handicap social, des personnes
précaires, des prisons ainsi que des personnes âgées. »

PR AXEL KAHN

 

30 Septembre 2019
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